Comment la démarche scientifique est-elle propice au développement du processus créatif et à la découverte ?
Dans les apprentissages se nouent et s’énoncent des conflits socio-cognitifs imposant des inerties aux possibles modifications des représentations erronées ou inadéquates des connaissances, des savoirs comme des expériences. La didactique permet de forger des apprentissages permettant de construire un espace de réflexion autour d’un problème à résoudre. Il s’agit de situations d’apprentissage fondées sur des « objectifs-obstacles » ou organisées en « situations- problèmes ».
La possibilité de l’élève de se confronter à un problème à résoudre, potentiellement conçu pour pouvoir être résolu par lui après un certain seuil de résistance et l’appel à des savoirs et des compétences antérieurement acquis, l’ouvre à de nouvelles connaissances augmentées de représentations justes en éliminant celles faisant obstacle, inexactes ou inadéquates. « Le problème à résoudre doit ainsi se situer ni trop loin ni trop près de ce que l’élève sait déjà » (zone proximale de développement, cf Lev VYGOTSKI). La situation-problème proposée doit favoriser la prise de conscience par l’élève lui-même et non par l’enseignant que les savoirs antérieurement acquis sont insuffisants à résoudre le problème posé, que cette insuffisance n’est pas une faute et qu’elle découle de la situation. La prise de conscience par l’élève de l’inadéquation de ses représentations et de la nature inopérante de ses stratégies précédemment développées soulève des besoins et des apports en aide. Cette aide doit apporter à l’élève les outils de sa progression sans pour autant réaliser le travail à sa place.


Hicham BARRADA, Présage, 2014, paysage chimique en évolution ralentie dans une cuve en verre 28x37x5cm, vues de l’exposition « Climats artificiels » Fondation EDF Paris ( https://youtu.be/iiEgbg4Ckl0?si=d2ZVqNBAJGiQbDsG )
L’artiste nous transporte dans des mondes poétiques et mouvants, qui nécessitent maturation. Dans son atelier, depuis peu investi par les expérimentations scientifiques de l’artiste marocain, les œuvres prennent la forme d’une projection vidéo, d’une performance, d’un aquarium ou de sculptures en 3d. L’artiste transforme la matière, crée des paysages irréels à partir de ce qu’il y a de plus concret, la physique et la chimie. Un bécher à ses côtés, une caméra pour filmer ses mouvements et le voici qui déverse des produits chimiques qui, réagissant au contact du liquide et de l’air, créent des formes qui se déploient dans le récipient. Paysages énigmatiques, ils ne renvoient à rien de reconnaissable.
« Je dessine et sculpte un paysage en formation avec toujours comme nécessité de n’avoir rien à l’image qui permette d’avoir une échelle spatiale ou temporelle, tout en donnant le plus de détails possibles, à la manière des frottages de Max Ernst ».
L’artiste, s’inspirant de la méthode scientifique, observe, mesure et note afin d’avoir une action des plus précises sur l’image produite dans ses aquariums ou terrariums.
« L’idée se précise souvent en voyant les limites du médium ou en expérimentant moi-même, pour ne pas subir ce qui advient. Je dois pouvoir tout contrôler. »
Questionnements possibles à aborder avec les élèves :
- Comment l’œuvre peut-elle être le résultat d’une action chimique ?
- Comment l’œuvre peut-elle être le produit de la rencontre des 2 matières différentes ?
- Comment l’œuvre traduit-elle la réaction physique d’éléments naturels ?
- En quoi la matière constitue-t-elle la source première de la création humaine ?
- Dans quelles mesures la matière se prête-t-elle à l’expérimentation et à la recherche ?
- Pourquoi la matière peut-elle être changeante ?
- Dans quelles mesures suis-je en capacité de changer la matière ?
- Le hasard doit-il intervenir dans l’exploration de la matière ?
- Est-il possible de contrôler la transformation de la matière ?
- Qu’est-ce qui distingue la matière de la « non-matière » ?
- En quoi la matière est)elle (toujours) perissable ?
- Comment est-il possible de capter l’évolution physique de la matière ?
- Qu’est-ce qui est de l’ordre du matériel et de l’immatériel ?
Notions satellites en jeu :
Matière, matériau, matérialité, immatériel, liquide-solide, évanescent, diaphane, transparence, opacité, textures, forme-informe, trasnformer, détourner, changer, qualités physiques, plasticité.
Pour aller plus loin :
Gaston BACHELARD La formation de l’esprit scientifique, contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, éd. Vrin, 1938, 8ème éd. 1972
« Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c’est entermes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et il ne s’agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d’incriminer la faiblesse des sens et de l’esprit humain : c’est dans l’acte même de connaître, intimement, qu’apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C’est là que nous montrerons des causes de stagnation et même de régression, c’est là que nous décèlerons des causes d’inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques. (…)
Dans l’éducation, la notion d’obstacle pédagogique est également méconnue. J’ai souvent été frappé du fait que les professeurs de sciences, plus encore que les autres si c’est possible, ne comprennent pas qu’on ne comprenne pas. Peu nombreux sont ceux qui ont creusé la psychologie de l’erreur, de l’ignorance et de l’irréflexion (…) Ils n’ont pas réfléchi au fait que l’adolescent arrive dans la classe de physique avec des connaissances empiriques déjà constituées. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est pas jeune, il est même très vieux car il a l’âge de ses préjugés. (…) Au gré de l’épistémologue, un obstacle, c’est une contre-pensée. »
Florence de MEREDIEU, Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne, 1999
