Ce site se veut un lieu de réflexion et d’échanges avec les Hypokhâgneux. Reynald André CHALARD est professeur de Lettres supérieures au lycée Pierre d’Ailly de Compiègne. Organisateur et animateur de deux cycles de conférences, LES RENCONTRES DE PIERRE D'AILLY ainsi que LES LUNDIS DE PIERRE D'AILLY, il enseigne également la littérature aux spécialistes de Lettres modernes en Khâgne (Première supérieure)

La 13e édition des «Rencontres de Pierre d’Ailly» a eu lieu mardi 25 novembre 2025 : « POURQUOI DES POÈTES AUJOURD’HUI ? ». Conférence d’Olivier Barbarant, Poète, Critique littéraire et Inspecteur général de l’Éducation nationale.

Olivier Barbarant, dans la salle Imago Mundi du lycée Pierre d’Ailly, mardi 25 novembre 2025.

La 13e édition des Rencontres de Pierre d’Ailly a été à nouveau un grand succès. Olivier Barbarant a su nous convaincre que, comme le rappelle le sous-titre de l’un de ses derniers livres, « la poésie est une insurrection de la parole contre le discours ». Qu’il en soit vivement remercié !

Je remercie Madame Bourrelier, Proviseur du lycée Pierre d’Ailly, qui a permis ces «Rencontres» et en a présenté la 13e édition. Merci également à mes collègues et aux élèves et étudiants présents.

Merci enfin à Manon L., HK, pour ses belles photos !

EXORDE

Évelyne Bourrelier, proviseur, présentant la 13e édition des Rencontres de Pierre d’Ailly, devant un auditoire très attentif, en salle Imago Mundi, aux côtés d’Emmanuel Massol, proviseur adjoint.

CONFÉRENCE

Olivier Barbarant et Reynald André Chalard

Pour introduire la conférence (discours de présentation de Reynald André Chalard) :

Madame le Proviseur, Monsieur le Proviseur adjoint, chers collègues et amis, chers étudiants des classes préparatoires littéraires et élèves lycéens… Nous voilà réunis aujourd’hui pour la 13e édition des « Rencontres de Pierre d’Ailly ». Merci à tous de votre présence.

Les enjeux de ces « conférences » – je le rappelle – tournent autour de la littérature, de l’expérience esthétique et éthique qu’elle nous propose, de ce qu’elle nous donne à penser de notre rapport au monde, des problématiques qu’elle permet de croiser, au carrefour de la philosophie, de l’histoire et plus largement des sciences humaines. (Page à consulter sur ce site: LES RENCONTRES DE PIERRE D’AILLY).

C’est Michel Crépu, ancien directeur de La Nouvelle Revue Française, qui a inauguré en 2013 ces Rencontres de Pierre d’Ailly par une réflexion stimulante sur la culture face à la technique ; et notre dernier invité était David Chanteranne, historien, disciple de Jean Tulard, invité lui aussi, mais qui n’avait pas pu venir pour des raisons de santé. Le thème de la conférence portait sur le mythe artistique de Napoléon, et pour l’occasion Les Misérables étaient au programme de l’Hypokhâgne.

Cette année, nous avons l’honneur et le plaisir d’accueillir Olivier Barbarant, poète et auteur des Odes dérisoires et des Élégies étranglées, que nous avons lues avec les Hypokhâgneux. C’est un public que vous connaissez bien, puisque vous avez été professeur en classes préparatoires littéraires ici même, à Pierre d’Ailly, et plus tard à Lakanal, où vous avez enseigné en Khâgne. Votre parcours exemplaire, de l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud au doctorat ès Lettres, en passant par l’agrégation de Lettres modernes, vous a fait choisir, après l’enseignement, le métier d’inspecteur général, ce qui ne vous a pas empêché de mener à bien votre œuvre poétique, en collaborant à de nombreuses revues, comme Recueil, Po&sie, la NRF, Les Lettres françaises. Cette œuvre poétique, qui nous requiert aujourd’hui, a été reconnue et récompensée par des   Prix prestigieux, comme le Prix Tristan Tzara, le Prix Mallarmé et le prix Apollinaire, et plus récemment le Prix  Maïse-Ploquin-Caunan de l’Académie française pour Séculaires. Vous avez également dirigé la  publication des Œuvres poétiques complètes et des Essais d’Aragon, dont vous êtes l’un des plus éminents spécialistes.

         Le thème de la conférence choisi cette année porte sur la fonction du poète et de la poésie aujourd’hui. Et pour nous y préparer et nous exercer à la réflexion, nous sommes partis de vos poèmes pour remonter à ceux de Victor Hugo, en passant par Aragon, considérant qu’il y avait des ressemblances à définir entre trois poètes, peut-être une filiation, afin de proposer – très modestement – une esquisse d’histoire de la poésie-, à partir des affinités que chaque poète reconnaît avoir avec son aîné : Barbarant, lecteur  d’Aragon, lecteur de Hugo, tous trois abordés au prisme du lyrisme, de l’art poétique et du rapport avec l’histoire.

Votre poésie nous tendait ses beaux vers pour nous faire entrer dans un dialogue placé sous les auspices d’un avertissement marqué au coin de l’ironie – je cite votre notice bio-bibliographique : « Il ne sera jamais moderne : il ne répugne pas aux sentiments ». Manière de rejeter la critique longtemps faite à la poésie lyrique, notamment par les poètes issus du littéralisme (Emmanuel Hocquard, Jean-Marie Gleize), qui ont eu tendance à la réduire à un subjectivisme complaisant, en se réclamant de Rimbaud et de Francis Ponge, l’un pourfendeur du lyrisme de Lamartine et de Musset, l’autre, contempteur de ce qu’il appelait le « ronron poétique ». Ces poètes – qui n’acceptent d’ailleurs pas tous cette qualification -, fondent en effet leur écriture sur une opposition polémique entre la « poésie objective » (expression rimbaldienne), qu’ils recherchent et la « poésie subjective », déclarée obsolète.  

Mais de même que pour Pascal, « la vraie morale se moque de la morale », pour vous aussi le vrai lyrisme – celui qui est conscient de ses limites – se moque du lyrisme. Et sans doute cette querelle qui, des années 70, s’est poursuivie jusque dans les années 90, s’est-elle estompée aujourd’hui. C’est à une autre conception de la poésie que vous vous êtes affronté – plus ouvertement à ma connaissance – dès cette époque, celle d’une poésie qui devrait dire le sacré. Son tort – disiez-vous en 1992 (Recueil, n°22, p. 75) – serait de se « substituer à l’irréductible altérité des choses matérielles » et de « faire de notre ‘inhabileté fatale’ (comme l’ont affirmé Rimbaud, puis André Frénaud) un réservoir de dieux. » Vous craigniez en effet qu’une telle attitude n’entraînât un pessimisme métaphysique, avec sa « rhétorique de la catastrophe » (p. 77), le recours au divin n’apparaissant alors que comme la seule solution qui rendrait possible la poésie. C’est peut-être la raison pour laquelle vous tenez depuis longtemps à distance le poète allemand Hölderlin (et son plus célèbre commentateur, le philosophe Heidegger), dont les hymnes déploraient la disparition des dieux, qui se sont retirés loin de nous. Très significativement, dans Un grand instant, alors que vous vous amusez à dire que « les vrais poètes sont en H. : Homère, Hugo, Heine…Haudelaire, Haragon… », vous ne mentionnez pas Hölderlin (contemporain de Schelling et de Hegel, qui occupèrent le devant de la scène, au début du XIXe siècle), dont l’œuvre a cependant beaucoup nourri un poète que vous admirez, je veux parler de Philippe Jaccottet.

Et pour que l’on comprenne mieux le sens de votre travail poétique, par rapport à cette prise de position,  je voudrais citer un extrait de cet article que vous aviez écrit pour répondre précisément à une étude de Jean-Claude Pinson (poète et professeur de philosophie) qui portait sur « La Poésie contemporaine et le sacré ». Vous lui opposiez ceci : « Le monde crépusculaire qu’on nous dépeint à loisir est à la vérité plein de possibles aurores : celles des êtres qui désertent le paysage scriptural, au point qu’il n’y ait plus à s’étonner qu’une poésie n’ait pas d’auditoire, quand elle ne s’adresse plus à personne, trop soucieuse des phénomènes pour concevoir que le réel tant recherché, c’est ce qu’il y a entre nous. » p. 77. Cet « entre nous » est donc bien votre horizon : en effet, chacun de vos poèmes appelle – ou espère – l’autre. Si bien que – j’emprunte l’expression au poète antillais Edouard Glissant – votre travail semble consister à tisser une poétique de la relation, entre un JE et un TU, qui sont un « nous deux », mais peuvent aussi devenir un « nous autres », qu’évoquent beaucoup de vos  poèmes (il n’y presque qu’à ouvrir au hasard l’anthologie pour s’en convaincre). L’amour en est le constant aliment – ainsi que j’ai essayé de le suggérer dans le livret, des « amis » T1 aux « amours » T12 -. Pour en éclairer la portée, je voudrais citer le philosophe Martin Buber. Dans son livre intitulé Je et Tu, il affirme que « l’amour n’est pas un sentiment attaché au Je et dont le Tu serait le contenu ou l’objet ; il existe entre le Je et le Tu. » p. 34. Et plus loin : « Dans l’amour, un Je prend la responsabilité d’un Tu… ». Dans l’amour « Relation est réciprocité. Mon Tu agit en moi comme j’agis en lui. » p. 35. C’est cette réciprocité, cet « entre », qui font le poème, qui l’obsèdent même, enlaçant souvenirs et méditations dans l’évocation desquels le lecteur est parfois pris à témoin (p. 23, 27). Des Parquets du ciel, avec « Amour d’errance et non de nuit », au llanto de Partitas pour un violon seul (où cependant l’autre est plus souvent désigné à la 3e personne p. 80, 87…), en passant notamment par l’Ode aux fontaines des Odes dérisoires (Élégies étranglées ont le plus souvent pour allocutaires les parents défunts).

L’amour guidant votre plume (éros, philia et agapê), on est amené à penser- à l’instar de Martine Broda (L’Amour du nom) – que votre lyrisme pose la question du « désir », plus que celle du « moi » : « désir » par lequel le sujet accède à son manque à être fondamental. » p. 31 Elle écrit également ceci : « Comme on le voit dans tant de grands textes, l’objet aimé est une synecdoque du monde, et le désir une métonymie sans fin. »  p. 11. Le poème « Amour d’errance et non de nuit » (Les Parquets du ciel) paraît le corroborer – et s’en amuser – avec l’ironie parfois grinçante de l’autocritique : « Déjà tout un passé / Et le pub que je n’aimais pas maintenant je l’aime est-ce con / L’amour alors c’est contagion de métonymies / Tout ce qu’il a touché partout où il a marché l’air qu’il a respiré la nappe où ses doigts se sont posés tout ça aussi je l’aime sans vous parler de moi puisqu’une fois j’ai eu droit à / Tais-toi métonymique / L’ennui c’est que l’on s’en rend compte à l’envers… » p. 30.

Il me semble que cette dernière expression en dit plus qu’il n’y paraît : à travers le rapport subtil et contagieux qu’elle confirme entre le sentiment et la figure (l’amour et la métonymie), elle engage en réalité  tout le processus de l’écriture poétique. Car tel serait peut-être le drame du poète, qui chante après que les grandes voix inspiratrices se sont tues (Hugo, Apollinaire, Claudel, Valéry, Aragon) : « s’en rendre compte à l’envers », et ne pas pouvoir faire autrement que de le dire, les moyens du poète se révélant parfois inaptes à atteindre le réel. Cette conscience critique – autocritique – se retrouve ailleurs. Dans l’« Ode à ce qui reste de l’enfance », vous aimeriez « parler quelquefois comme on déshabille la vie… / Écrire à cru… » p. 68. Mais à ce vœu d’une poésie plus proche de la « nudité des choses » succède à nouveau, sur le ton de l’autocritique sarcastique, l’inventaire de votre arsenal poétique, qui ne peut que manquer au but que vous désirez. C’est un peu, comme Rimbaud, mutatis mutandis, votre « Alchimie du verbe », mais au présent : si vous n’y reconnaissez pas, comme l’auteur d’Une saison en enfer, « voir très franchement une mosquée à la place d’une usine », vous avouez en revanche « invent(er) des pluies dorées des plis et des drapés à la place des plaies » (en ajoutant ceci) : « Parler m’est pinceau je me délecte à recouvrir la blancheur des toiles / D’imbéciles inventions de palettes le bleu doux d’un dos de tourterelle au coin rose des tuiles »… « Je vais toujours à ce qui brille limaille à l’aimant de mon mauvais goût… » p. 69.  Et plus loin, très drôle : « Même la folie d’Ophélie si je m’écoutais j’en ferais des javas » p. 71. Serait-ce là avoir « des goûts d’enfant fiévreux à qui l’orange resplendit », comme vous l’écrivez dans « Essai de voix pour la très obscure » p. 105 ? Toute la difficulté est là : tenter de « trouver la tessiture à mi-chemin de la merveille et du malheur » ou encore « trouver entre enfance et fin le vrai ruissellement de la voix » – je souligne (« Matisse en automne », dans Les Parquets du ciel, p. 33).

Dans les dernières citations que j’ai faites, on soulignera l’importance de la référence à l’enfance. A vous lire on peut ainsi se demander si votre poésie ne chercherait pas – même en le sachant impossible – ce que Jankélévitch, philosophe que vous préférez à Heidegger, appelle « la pureté de l’enfance », dans son très beau livre intitulé Le Pur et l’Impur. « Pureté », le mot interroge et suscite d’emblée la méfiance. Mais laissons parler Jankélévitch : « L’enfance, il est vrai, demeure à nos côtés comme un témoin du paradis perdu, car elle est, substantiellement et chroniquement, l’innocence elle-même (…). Mais précisément l’enfance est pure à condition de n’en rien savoir. L’adulte, lui, aurait la conscience permanente de sa pureté…s’il était pur lui-même : mais justement il ne l’est plus ! Comme le bonheur devient soucieux…et malheureux dès qu’il pense à soi, ainsi la conscience d’être pur devient sur-le-champ complaisance impure, affectation suspecte, vertuisme intéressé. » (Flammarion, p. 795-796). Ce que Jankélévitch nomme « pureté », il me semble qu’on peut le retrouver dans vos poèmes et vos proses dans votre utilisation du mot « transparence » – peut-être sous l’influence de Ph. Jaccottet. Ainsi, à la fin d’une « élégie étranglée » on peut lire ceci : « Tout été se prend pour l’Éden et la jeunesse pour la vie / Peut-être faut-il s’en réjouir et laisser aller l’inconscience / On reconnaît la transparence à ce qu’elle fut inaperçue ». p. 158. Ainsi j’irais jusqu’à penser que votre « tentation mystique », selon vos propres mots dans la notice bio-bibliographique de l’anthologie, réside dans ce non-savoir, seul capable de ce qui pourrait nous apparaître comme un état de grâce et que le poète ne peut espérer, car dès lors qu’il y pense ou qu’il le cherche, cela disparaît. Or il s’agit pour lui de « trouver », mot double (qui lie vie et poésie, découverte et écriture de cette découverte) alors même qu’il connaît – selon l’expression d’Aragon – « trop bien l’usage des mots l’emploi des mots l’abus des mots » (cité par O. Barbarant, dans Elsa, p. 143.).

C’est notamment pour cette raison que votre poésie nous est essentielle. Sans chercher à produire une somme poétique qui totalise, par tous les moyens du dire littéraire, l’expérience humaine, à l’exemple d’un Victor Hugo ou d’un Aragon (cf. Je ne suis pas Victor Hugo), vous prenez cependant à bras-le-corps leur héritage, auquel appartiennent des écrivains aussi différents les uns des autres que Rabelais et Racine, Claudel et Gide. Car c’est l’autre – votre prochain et votre lointain, de l’individu au peuple – plus que le Tout-Autre (le divin) qui vous passionne, la pratique du poème plus que sa théorie, le corps -qui comprend l’âme-, plus que les idées, dont vous vous méfiez, surtout lorsqu’elles se substituent à l’expérience en se prenant pour des phénomènes (cf. votre chronique poétique sur L’Heure présente d’Yves Bonnefoy // L’Heure dite d’Henri Deluy + « Essai pour un dit de l’âme » p. 41).  Ainsi c’est moins sous les auspices de Hölderlin que sous l’égide d’Aragon – et de son enthousiasme solaire – que, fort de votre expérience – vous allez répondre à la question : « Pourquoi des poètes aujourd’hui ? ». Il me plaît de penser que comme lui et Pablo Neruda, auquel il a consacré une grande et majestueuse élégie, vous pourriez reprendre à votre compte l’épigraphe de ce beau poème, qui est d’ailleurs une citation de Neruda : « Entre mourir et ne pas mourir, j’ai choisi la guitare ». Votre poésie fait de la littérature une fête, selon la belle formule de Jean Paulhan. Mais plus encore, elle est une vigoureuse réhabilitation de la parole qui, comme l’a écrit Yves Bonnefoy, a été victime au siècle dernier mais continue peut-être encore de l’être aujourd’hui. Et de cela, cher Monsieur Barbarant, nous tenons vraiment à vous remercier !

ÉCHANGES AVEC LA SALLE

Nos élèves des classes préparatoires littéraires posent des questions à Olivier Barbarant.

Lison B., KH.

Maximilian R., KH.

Nathan F., KH, lisant des extraits des oeuvres d’Olivier Barbarant.

Texte 4

Odes dérisoires et autres poèmes, Paris, éditions Gallimard, coll. « Poésie », 2015, p. 68-71 : Odes dérisoires (1998).

« Écrire » : art poétique II

            « Ode à ce qui reste de l’enfance »

Il fait froid aujourd’hui l’argent du jour lentement se love aux carreaux

Je me demande ce que j’ajoute à la terrible nudité des choses

J’aimerais parler quelquefois comme on déshabille la vie

Comme on ôte au poisson sa panoplie d’écailles comme on retire le velours d’un fruit

Écrire à cru sans plus rien de moi-même qui s’entortille à l’évidente platitude

À la brutalité de la lumière sans le vouloir que chaque fois j’adoucis (…)

Texte 14

Séculaires, Paris, éditions Gallimard, 2022, p. 46. 

Art poétique IV

         « Écriture »

Du bout de son groin d’or

Le stylo cherche dans la neige

Une lumière noire

REMERCIEMENTS ET REMISE DU CADEAU

Ludivine L., HK, et Rania M., HK, offrant à Olivier Barbarant des poèmes d’Eluard illustrés par Picasso (ELUARD, PICASSO, Pour la paix, Hazan, 2024), , pour le remercier de sa venue à Compiègne.

Avec les délégués de l’HK, Ludivine et Rania.

Olivier Barbarant dédicaçant son recueil poétique, Odes dérisoires (Poésie / Gallimard).

REGARDER ÉCOUTER LIRE :

J’ai demandé à Olivier Barbarant quel tableau et quelle musique pourraient donner une image de ce qu’il cherche (ou aime) en littérature et en art. Voici les références qu’il a bien voulu m’indiquer (Chardin, Le Panier de fraises des bois ; «Vedro con mio diletto», air extrait de l’opéra de Vivaldi, Giustino ) :

ARTS PLASTIQUES :

Le Panier de fraises des bois (1761), par Chardin.

Un tableau : Dans la profusion des toiles qui me nourrissent, je choisis ce jour l’extraordinaire Panier de fraises des bois de Chardin. (Mais combien de Matisse, de Bonnard, de Caravage, etc…).

Commentaire d’Olivier Barbarant.

MUSIQUE :

«Vedro con mio diletto», air extrait de l’opéra de Vivaldi, Giustino (1724).

Une musique : baroque, forcément… mettons Vivaldi, « Vedro con mio diletto », dans l’interprétation de Jakub Josek Orlinski … Mais ce pourraient être aussi les suites pour violoncelle de Bach… Ou l’air du froid de Purcell, dans l’interprétation d’Alfred Deller… Des fruits et des voix… cela ne va pas si mal !

Commentaire d’Olivier Barbarant.

***

QUESTIONS (posées à Olivier Barbarant, après lecture de ses poèmes)

  1. Texte 1 (Émilien) :  Vous fondez votre poésie sur une relation à « l’autre », aux « autres », que vous opposez aux « choses ». C’est une « conquête de soi-même », écrivez-vous, mais cette « singularité…n’a de sens que tournée vers…les autres. » : « j’écris comme on parle aux amis… ». Et pourtant vous précisez qu’« écrire, c’est faire effraction dans la langue », c’est la « creuser », la « déchirer », dans le but de faire du « nouveau » avec du « commun » en rendant « partageable » sa propre expérience. Comment le poète surmonte-t-il ces mouvements contraires, qui peuvent être conflictuels, que sont, d’une part, l’adhésion, l’allégeance à l’autre – qui n’est pas un objet poétique mais le sujet d’une authentique relation – et d’autre part la résistance que lui impose la langue, que vous décrivez un peu comme Roland Barthes, un Code, avec son idéologie et son prêt-à-penser ? Les mots peuvent « faire défaut », dites-vous ailleurs (« Choses difficiles », dans Élégies étranglées, p. 171) – et qu’en est-il d’autrui ? (vision pacifiée ?) -, mais cette épreuve vous empêche-t-elle parfois d’écrire ? Quelles sont les conséquences de cette confrontation avec l’indicible sur votre écriture poétique ?
  2. Textes 2 et 3 (Lison) : peut-on les lire comme successivement un manifeste littéraire et son illustration poétique ? Contre des tendances de la poésie contemporaine qui vous semblent intenables : une poésie littérale, objective / objectiviste, dépouillée de tout affect ; ou une poésie qui célèbre le sacré, qui cherche le divin, le Tout-Autre, plutôt que l’autre, représentée par de « faux Orphées » ? Dans cette confusion, il y a un défaut à relever : quel rôle y joue Eurydice, dont vous réhabilitez la parole ? Orphée « creuse à la cave » mais le « poète est celui qui remonte des Enfers ». La défense du monde, contre la tentation des arrière-mondes ?
  3. Textes 4 et 14 (Nathan) : texte 4, est-ce votre « Alchimie du verbe » qui, comme Rimbaud dans Une saison en enfer, tourne en dérision la complaisance pour un art poétique ambitieux et virtuose mais qui « maquille » (« malheur fardé ») la vie, au lieu de la « déshabiller » (souci de tout poète, et d’Aragon – Elsa, « je connais trop bien …l’abus des mots » p. 99) ? Le texte 14 est plus ambigu, dans son laconisme. Un fragment de vers de Hugo datant de 1856 dit ceci : « L’encre, cette noirceur d’où sort une lumière. » (Poésie IV, p. 912). On pense aussi aux dernières paroles qu’aurait prononcées Hugo : « Je vois de la lumière noire ». De quelle lumière s’agit-il ?  « Nomen, Numen, Lumen » (Hugo, Les Contemplations) ?
  4. Textes 5 (Lisa-Marie) et 13 (Lisa-Marie) : texte 5, une photo de la Grèce entrevue par hasard sur une page de journal vous fait penser à votre mère défunte, qui aimait ce pays, puis aux malheurs présents et passés de ce dernier, à travers un poème de Hugo extrait des Orientales, « Navarin », dont vous citez un vers en épigraphe, puis un autre dans le poème. Il s’agit de la dernière bataille navale (1827) entre les alliés des Grecs et les Turcs, qui a délivré le peuple grec de l’occupation ottomane. Le héros grec Canaris est évoqué par Hugo, mais c’est lord Byron qui vous requiert. Byron mourut à Missolonghi en 1824, avant la chute de cette ville où il s’était rendu avec des partisans pour défendre les Grecs de l’oppression turque. Comme l’annonce l’épigraphe (« Mais pleure aujourd’hui, pleure on s’est battu sans toi ! »), l’intrusion de l’Histoire dans l’intime semble faire regretter au poète l’impuissance de son « action » combattive, qu’il va cependant convertir en une méditation politique – à travers le prisme sentimental du souvenir maternel – qui exprime son soutien aux peuples opprimés, dont la Grèce de 2012, dévastée par les conséquences de la crise financière de 2008 : « Ma mère morte sauvons du moins d’un amour l’autre / La Grèce au bord de l’agonie ». Comment concevez-vous l’engagement du poète ? L’action pourrait-elle être un jour la sœur du rêve ? Baudelaire.
  5. Textes 15 (Apolline) et 7 (Nathan) : Une question sur les poètes ou écrivains qui vous ont nourri, guidé et amené à l’écriture, ceux qu’un autre poète, René Char, appelait les « Grands astreignants » : dans « Qui je fus », Aragon n’apparaît pas encore (à 16 ans, nous n’aviez vu que sa tombe, dites-vous). Est-ce que vous pourriez nous dire qui, parmi ces génies tutélaires, fut le premier ou la première à vous inspirer une passion pour la poésie et plus largement pour la chose littéraire ?