Ce site se veut un lieu de réflexion et d’échanges avec les Hypokhâgneux. Reynald André CHALARD est professeur de Lettres supérieures au lycée Pierre d’Ailly de Compiègne. Organisateur et animateur de deux cycles de conférences, LES RENCONTRES DE PIERRE D'AILLY ainsi que LES LUNDIS DE PIERRE D'AILLY, il enseigne également la littérature aux spécialistes de Lettres modernes en Khâgne (Première supérieure)

La 12e édition des «Rencontres de Pierre d’Ailly» a eu lieu mardi 11 mars 2025 : « LE MYTHE DE NAPOLÉON : LITTÉRATURE, BEAUX-ARTS, CINÉMA ». Conférence de David Chanteranne, Historien, Historien de l’art.

David Chanteranne, dans la salle Imago Mundi du lycée Pierre d’Ailly, mardi 11 mars 2025.

La 12e édition des Rencontres de Pierre d’Ailly a été à nouveau un grand succès. David Chanteranne nous a instruits, avec brio et passion, sur Napoléon, sa vie et ses oeuvres. Son examen attentif des différentes représentations de l’Empereur a su intéresser tous nos élèves. Qu’il en soit vivement remercié !

Le Professeur Jean Tulard, qui avait accepté d’accompagner son disciple David Chanteranne pour donner une conférence à deux voix, a été dans l’impossibilité de nous rejoindre, pour des raisons de santé. Cette nouvelle édition des Rencontres de Pierre d’Ailly lui est dédiée. Nous lui témoignons ainsi notre amicale et respectueuse reconnaissance.

Je remercie Madame Bourrelier, Proviseur du lycée Pierre d’Ailly, qui a permis ces «Rencontres» et en a présenté la 12e édition. Merci également à mes collègues et aux élèves et étudiants présents.

Merci enfin à Solenn L., KH, pour ses belles photos !


EXORDE

Évelyne Bourrelier, proviseur, présentant la 12e édition des Rencontres de Pierre d’Ailly, devant un auditoire très attentif, en salle Imago Mundi, aux côtés d’Emmanuel Massol, proviseur adjoint.


CONFÉRENCE

David Chanteranne et Reynald André Chalard


Pour introduire la conférence (discours de présentation de Reynald André Chalard) :

Madame le Proviseur, Monsieur le Proviseur adjoint, chers collègues et amis, chers étudiants des classes préparatoires littéraires et élèves lycéens… Nous voilà réunis aujourd’hui pour la 12e édition des « Rencontres de Pierre d’Ailly ». Merci à tous de votre présence.

Les enjeux de ces « conférences » – je le rappelle – tournent autour de la littérature, de l’expérience esthétique et éthique qu’elle nous propose, de ce qu’elle nous donne à penser de notre rapport au monde, des problématiques qu’elle permet de croiser, au carrefour de la philosophie, de l’histoire et plus largement des sciences humaines. (Page à consulter sur ce blogue: LES RENCONTRES DE PIERRE D’AILLY).

C’est Michel Crépu, ancien directeur de La Nouvelle Revue Française, qui a inauguré en 2013 ces Rencontres de Pierre d’Ailly par une réflexion stimulante sur la culture face à la technique ; et notre dernier invité était, en 2023, Maître Emmanuel Pierrat, avocat au barreau de Paris, spécialiste du Droit de la propriété intellectuelle. Sa conférence était intitulée « Littérature, Droit et Morale : liberté d’expression et responsabilité de l’écrivain », et elle avait pour but de nous aider à comprendre, sur le plan du Droit, la nature du conflit qui existe entre la liberté de création de l’écrivain et sa responsabilité devant la loi.

Le thème de réflexion choisi cette année porte, en partie cette année, sur une des œuvres au programme de l’Hypokhâgne, Les Misérables, de Victor Hugo, où Napoléon Ier apparaît comme un élément déterminant de l’histoire racontée et du devenir historique qui en constitue la trame. En effet, le titre de cette conférence ne peut réduire le questionnement à un seul auteur et nécessite une mise en perspective historique qui ouvre le corpus à d’autres œuvres : « LE MYTHE DE NAPOLÉON : LITTÉRATURE, BEAUX-ARTS, CINÉMA ». L’Histoire ayant contribué à forger ce mythe, il était donc légitime de demander son avis à un historien, spécialiste de l’époque napoléonienne, M. David Chanteranne, que nous avons le plaisir et l’honneur de recevoir aujourd’hui. David Chanteranne est historien et historien de l’art, directeur des sites patrimoniaux de la ville de Rueil-Malmaison, diplômé de l’université de Paris-Sorbonne, journaliste et écrivain. Attaché de conservation au Musée Napoléon de Brienne-le-Château, il a contribué à plusieurs expositions et colloques sur des sujets de la période napoléonienne. Il est rédacteur en chef de plusieurs revues, dont la Revue du Souvenir napoléonien, qui « a pour but d’étudier et de faire connaître la vie et l’œuvre des empereurs Napoléon 1er et Napoléon III et ce qui depuis la Révolution française concerne l’Histoire des deux Empires et en particulier les institutions, les lieux, les événements et les personnes qui y ont participé. » Source : site du Souvenir napoléonien. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Premier Empire et Napoléon, notamment L’Insulaire. Les neuf vies de Napoléon (Le Cerf, 2015), Napoléon, Empereur de l’île d’Aix (Éditions du Trésor, 2021) et Les Douze morts de Napoléon (Passés Composés, 2021, réédition Alpha poche, 2023). Il a signé, aux éditions Passés composés, Chroniques des territoires. Comment les régions ont construit la nation (2023). Il a été le conseiller historique de la série télévisée La Guerre des Trônes, récemment diffusée sur France TV.

Cette conférence devait se faire à deux voix, avec le professeur Jean Tulard, membre de l’Institut, professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne et grand maître des études napoléoniennes. Des raisons de santé l’empêchent d’être parmi nous. Cette douzième « Rencontre » lui est en quelque sorte dédiée, grâce à vous. Dans l’échange de courriels que j’ai eu avec lui, il vous a présenté comme son « disciple », beau mot injustement tombé en désuétude, qui me donnera l’occasion de rappeler ici, dans cette pépinière d’élèves et d’étudiants, l’importance de la transmission, qui vous a permis, à votre tour, de devenir un maître, car vous enseignez ou avez enseigné, je crois, à la Sorbonne. Et c’est pourquoi nous aimerions que, lorsque l’occasion se présentera, vous nous parliez de votre propre parcours intellectuel, afin de stimuler la curiosité et l’ambition de tous ceux qui, ici présents, oeuvrent encore à la formation de leur esprit.

Comment le mythe de Napoléon s’est-il formé ? En quoi consiste-t-il ? Vous avez beaucoup travaillé sur l’iconographie napoléonienne, votre éclairage sera essentiel et nourrira la réflexion que nous avons essayé de mener en classe avec les Hypokhâgneux. Il n’était question pour nous que de partir de ce qu’en dit Victor Hugo, non seulement dans Les Misérables, mais aussi dans d’autres parties de son œuvre, sa poésie et ses essais. Ce qui nous intéressait, c’était d’observer chez lui des appréciations contradictoires de l’Empereur : appréciations d’abord dépendantes de l’actualité politique de l’époque, du parcours personnel de Hugo lui-même se convertissant progressivement à la République, voyant un temps dans Napoléon un héritier de la Révolution de 1789, tel le Marius Pontmercy des Misérables, qui en faisait «l’homme-peuple comme Jésus est l’homme-Dieu » (III, III, 6, « Ce que c’est que d’avoir rencontré un marguillier », p. 561-562- Folio grand format.) ; appréciations dépendantes ensuite d’une philosophie de l’Histoire considérée comme une marche du progrès de l’Humanité. C’est ce qui lui permet, par exemple, d’affirmer ceci, en 1831, dans la « préface » de Marion de Lorme, pour donner du prix à son programme littéraire, après « la bataille d’Hernani », en ayant recours à un « parallèle » audacieux : « Pourquoi maintenant ne viendrait-il pas un poète qui serait à Shakespeare ce que Napoléon est à Charlemagne ? ». On pense aussi à ces vers extraits du recueil Les Orientales (1829), dans lesquels Hugo se compare à la statue de Memnon que Napoléon, lui-même comparé au soleil, fait chanter sous l’effet de ses sublimes rayons, conformément à la légende grecque qui veut que la statue de ce héros troyen, fils d’Eôs, fait entendre un chant, le « chant de Memnon » lorsque sa mère l’Aurore apparaît et lui redonne symboliquement la vie :

« Histoire, poésie, il joint du pied vos cimes.

Éperdu, je ne puis dans ces mondes sublimes

Remuer rien de grand sans toucher à son nom…

Napoléon ! Soleil dont je suis le Memnon ! »

Mais en 1864, dans un autre manifeste littéraire, intitulé William Shakespeare : « Regardez, levez les yeux, l’épopée suprême s’accomplit. La légion des lumières chasse la horde des flammes.

Départ des maîtres ; les libérateurs arrivent.

Les traqueurs de peuples, les traîneurs d’armées, Nemrod, Sennachérib, Cyrus, Rhamsès, Xerxès, Cambyse, Attila, Gengis Khan, Tamerlan, Alexandre, César, Bonaparte, tous ces immenses hommes farouches s’effacent.

Ils s’éteignent lentement, les voilà qui touchent l’horizon, ils sont mystérieusement attirés par l’obscurité ; ils ont des similitudes avec les ténèbres ; de là leur descente fatale ; leur ressemblance avec les autres phénomènes de la nuit les ramène à cette unité terrible de l’immensité aveugle, submersion de toute lumière. L’oubli, ombre de l’ombre, les attend. » (Folio classique, p. 381-383 : « L’Histoire réelle. Chacun remis à sa place », troisième partie, III, 5.).

Ce qui nous a frappés chez Hugo, c’est que l’Histoire est étroitement liée au mythe -à tout le moins à la légende, qui peut donner naissance au mythe -, comme en témoigne cette liste de rois et de chefs d’État, qui nous fait remonter aux temps bibliques. Par le parallèle, par la comparaison, Hugo agrandit l’Histoire au mythe, en faisant d’emblée de Napoléon le nom du grand homme, la « grandeur » étant associée, à l’exception, au génie, à l’Homme-Monde auquel l’Homme-Océan qu’est l’auteur des Contemplations confronte sa propre démesure. Et c’est ainsi que Napoléon devient un mythe littéraire, au même titre qu’Abraham, Faust, Hamlet ou Jésus-Christ : c’est parce qu’il a d’abord le pouvoir de s’identifier aux mythes ou aux légendes qui le précèdent.

Par là le mythe tente d’échapper à l’histoire. Il n’échappe cependant pas au récit, qui est aussi au fondement de l’historiographie : tous les historiens l’affirment, de Paul Veyne à Patrick Boucheron (cf. « l’histoire est un récit vrai », dans Faire profession d’historien, Points /Histoire, 2018, p. 141-193) en passant par Georges Duby, l’histoire est « définie comme un « roman » ou un « récit vrai ». C‘est Georges Duby lui-même qui, dans ses entretiens avec Guy Lardreau (Dialogues, Flammarion, 1980, p. 71-72) avance l’idée que « l’historien, à la recherche du temps perdu, peut quand même essayer de rêver un peu. ». Si le mythe n’est pas l’histoire, il a à voir avec l’histoire, et nous serions curieux de savoir comment l’historien, comparé par Duby au narrateur proustien, comprend et traite, en « histor », en « chercheur », en « enquêteur » (selon l’étymologie du mot historien) le mythe en général et le mythe de Napoléon, en particulier : sans aller jusqu’à parler de fiction (bien que Duby reconnaisse une part « d’invention » dans son travail – cf. notamment p. 73), quelle serait la part de rêve – ou de subjectivité – de l’historien dans sa manière de considérer et d’écrire l’histoire ? L’historien, comme Proust, est contraint de « voir » le temps par les traces : toute pensée du temps est toujours une pensée du temps passé. Et comme lui, il cherche une trace à partir d’une autre trace. Les deux, l’historien et le romancier, veulent maîtriser quelque chose. Je ne sais plus qui a dit qu’ils sont un peu comme des analystes devant un très vieux patient… L’un et l’autre ne sont pourtant pas de simples nostalgiques, car ils s’attendent à avoir des surprises. Que recherchons-nous dans ce « mythe napoléonien » ? Que recherchent l’historien et le poète dans ce récit du temps passé, du temps perdu ? S’agit-il d’une simple recherche dans la mémoire (vous nous direz peut-être comment comprendre le titre de votre revue « Le Souvenir napoléonien ») ? Et si l’on oppose à celle-ci la recherche de la vérité, où la situer ? Par-delà la vérité du moment, la vérité factuelle, événementielle de l’historien – ce que l’on a pu appeler le «récitatif d’un événement » -, existe-t-il, pour l’historien, une vérité du mythe de Napoléon qui rejoindrait celle du poète qui, lui, fait œuvre, quand celui-là « enquête » ?

C’est sans doute pour se prémunir des illusions que peut créer le récit que Jean Tulard affirme qu’« Il ne peut pas y avoir d’histoire sans dates » (cf. texte 4- du livret constitué pour les besoins de cette conférence). Et l’historien est bien évidemment d’accord avec Henri-Irénée Marrou (cf. De la connaissance historique, Points / Histoire, 1975, p. 64-91) pour dire que « l’histoire se fait avec des documents ». Pourtant, dans sa très suggestive « Petite lettre sur les mythes » (« Variété », dans Œuvres, Pléiade, t. 1, p. 961), Paul Valéry prétend que l’histoire «se change en rêve, à mesure qu’elle s’éloigne du présent ». Seuls les textes et les vestiges matériels tempéreraient notre fantaisie. La réflexion paradoxale et intempestive de Valéry, qui prend de court le poète et l’historien, consiste à définir le mythe comme le « nom de tout ce qui n’existe et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause. » Selon l’auteur de La Jeune Parque, « nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient d’êtres et d’images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres naturelles. » « Au commencement était la Fable ! », écrit-il aussi. Notre mythe n’est cependant pas sans objet, puisqu’il porte sur un personnage historique pas si éloigné de nous que cela. Et il n’en est cependant pas moins devenu un « mythe ».

C’est là tout le problème qui nous occupe, et que, fort de votre expertise en la matière, vous avez accepté de nous aider à comprendre. Pour tout cela, cher Monsieur Chanteranne, nous vous remercions sincèrement !


INTERLUDE OU DEUS EX MACHINA !

JEAN TULARD– ©PHOTO BALTEL / SIPA

Belle surprise : en pleine conférence, David Chanteranne a reçu un coup de fil inopiné de Jean Tulard, qui ne se souvenait plus que son disciple était parmi nous. M. Chanteranne en a donc profité pour donner la parole à son maître qui, par micro interposé, nous a dit quelques mots d’encouragement, en évoquant brièvement son passage à Compiègne en tant que professeur, et toute la confiance qu’il accordait à son « héritier », David Chanteranne, regrettant, bien sûr, de ne pas être présent, à ses côtés : moment extraordinaire, donc, qui nous a fait l’impression d’un coup de théâtre voire d’un « Deus ex machina » !


ÉCHANGES AVEC LA SALLE

Nos élèves des classes préparatoires littéraires posent des questions à David Chanteranne.

Zoé C., HK.


Victor A., KH.


Étienne G., KH.


Lison B., KH.


Sacha S., KH.


Maximilian R., HK.


REMERCIEMENTS ET REMISE DU CADEAU

Zoé C., HK, et Maximilian R., HK, offrant à David Chanteranne La Condition humaine et autres écrits, d’André Malraux, dans la «Bibliothèque de la Pléiade», pour le remercier de sa venue à Compiègne.


Avec les délégués de l’HK, Zoé C. et Maximilian R.


REGARDER ÉCOUTER LIRE : (en cours d’élaboration)


DEUX TEXTES EXTRAITS DU LIVRET :

Jean TULARD, Napoléon ou le mythe du sauveur, Hachette, coll. « Littérature », 2002, p. 449-451.

Un mythe inépuisable

La légende atteint son apogée en 1840 lors du retour des Cendres ; elle assure le succès de Napoléon III. « C’est beaucoup, murmure Guizot, d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité. » Sedan provoque une éclipse et condamne le rêve dynastique des napoléonides. Mais subsiste l’idée du plébiscite et de l’appel au peuple, seule voie qui permette de concilier démocratie et pouvoir fort d’un sauveur. Ce sauveur, la France l’attend pour sa revanche sur la Prusse et la reconquête de l’Alsace-Lorraine ; elle puise des raisons d’espérer dans Iéna, croit retrouver Bonaparte en Boulanger et acclame en 1900 L’Aiglon, prélude aux assauts guerriers de 1914 dont les auteurs ont été nourris de La dernière classe par Daudet et des Mémoires de Marbot.

Napoléon retrouve son ancienne popularité ; de Job à Detaille, de Sardou à d’Esparbès, il inspire militaires, peintres et écrivains. C’est une nouvelle conquête, un Brumaire artistique et littéraire. Balayées les réticences des vieux républicains, grands lecteurs de Quinet et de Lanfrey ; aphones les tenants de la monarchie légitime qui avaient cru en Taine et son Régime moderne où Napoléon était représenté sous les traits d’un condottiere. Jamais autant de livres, autant de gravures dérivées de Charlet et Raffet ne furent consacrés au Sauveur qu’entre 1885 et 1914.

En fait le personnage a pris déjà, tel Tristan ou Don Juan, une dimension nouvelle. On est passé de la légende au mythe. L’universalité de Napoléon lui permet d’inspirer Dostoïevski (« Oui, je voulais devenir Napoléon, voilà pourquoi j’ai tué », s’exclame Raskolnikov) et Tolstoï (Guerre et Paix est dominé par Napoléon), le Nietzsche du Gai Savoir et le Thomas Hardy des Dynastes. Kipling compose A Saint Helena Lullaby et Emerson fait figurer Napoléon dans ses Representative Men. Conan Doyle délaisse pour La Grande Ombre Sherlock Holmes. La musique n’est pas indifférente : Beethoven a rayé sa dédicace à Napoléon de la Troisième Symphonie, mais Berlioz a composé en 1835 une cantate sur Le Cinq Mai ; Schoenberg écrira en 1943 une Ode à Napoléon, où celui-ci sera assimilé à Hitler, mais on doit à Robert Schumann Les Deux Grenadiers d’après Heine ; Tchaïkovski stigmatise 1812 mais Prokofiev est plus nuancé dans son opéra Guerre et Paix. Et le cinéma a consacré plus de films à Napoléon qu’à Jeanne d’Arc, Lincoln et Lénine réunis. Il a été l’objet ou la cible de toutes les idéologies (l’exaltation du chef fasciste dans le film italien Campo di Maggio en 1935) et de tous les nationalismes : autrichien (Le jeune Médard, de Curtiz), allemand (Waterloo de Grune), anglais (Iron Duke, Young M. Pitt ou Lady Hamilton), nazi (Kolberg tourné en 1944 par Harlan sur l’ordre de Goebbels), stalinien (Koutouzov en 1943), polonais (Cendres de Vajda, 1968) et bien sûr français avec Gance dont le Napoléon demeure un sommet de cinéma muet, en 1927, et Guitry, plus « boulevardier » (Le Diable boiteux, Napoléon, etc.). Les réalisateurs d’Hollywood (Ford, Borzage, Walsh, Vidor, Sidney, Mann) ne l’ont pas boudé. Il a été récupéré par la « détente » (Waterloo tournée en 1970 par un Russe, Bondartchouk, pour un producteur italien avec O. Welles en Louis XVIII) et par la vague pornographique (L’Auberge des plaisirs, sur la prétendue impuissance de l’Empereur) en attendant la comédie italienne à la Risi.

Chaplin a songé à interpréter un personnage devenu mythe cinématographique, comme Arsène Lupin, Garbo (qui fut la Walewska), Mickey ou Laurel et Hardy. La bande dessinée, de Caran d’Ache aux Pieds Nickelés, ne l’ignora pas, ni la science-fiction (Le voyageur imprudent). Aucun art n’est donc resté indifférent devant cet « homme qui pouvait tout parce qu’il voulait tout », écrit Balzac.

Mythe inépuisable qui se prête à toutes les « lectures » (le destructeur de la féodalité pour Marx, le cadet frustré selon Freud) et que viennent vivifier d’autres mythes : les femmes (la frivole Joséphine, l’infidèle Marie-Louise, la touchante Marie Walewska); Talleyrand prince des diplomates et Fouché inventeur de la police moderne ; les « demi-solde », les Bugeaud, Bro, Fabvier, Pouget et autres Parquin voués à l’ennui ou aux complots ; l’Aiglon crachant ses poumons comme plus tard la Dame aux camélias; la Révolution enfin, par la grâce du Mémorial fondant dans une histoire commune la chute de la Bastille et la victoire d’Austerlitz.


David CHANTERANNE, Les Douze morts de Napoléon, Passés / Composés, 2021, p. 242-244.

Le secret de Napoléon

(…) Ce qui le distingua avant tout de ses contemporains, c’est qu’à de multiples reprises il défia la mort. Sa lente agonie à Sainte-Hélène ne fut que la suite d’une lutte ininterrompue, débutée en Corse, puis à Toulon, où il lui avait fallu échapper à ses adversaires et éviter les premières balles. Sous le Directoire, Après avoir repoussé à Paris les royalistes en Vendémiaire, battu Sardes et Autrichiens en Italie, il s’était retrouvé à Jaffa au milieu des pestiférés pour leur apporter du réconfort. Devenu ensuite chef de l’État et n’ayant pas été atteint par les stylets à Saint-Cloud, il faillit tomber dans le piège des terroristes rue Saint-Nicaise, fut blessé à Ratisbonne puis manqua d’être poignardé à Vienne ou de périr à Moscou. Il chercha lui-même à gagner une mort héroïque en tirant le canon à Montereau, tenta de se suicider à Fontainebleau et chargea au milieu des grenadiers l’année suivante. Mais à chaque fois, il s’en était sorti. De toute façon, comme il le reconnut, sa « vraie gloire » ne fut pas « d’avoir gagné quarante batailles ; Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires ; ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est le Code civil , ce sont les procès-verbaux du Conseil d’État ».

Immortel, il l’était. Serait-ce son ultime secret ? Cinq chiffres paraissent donner un sens à cette épopée, un début d’explication à sa vie. Ou, plus exactement, constituent la clé de l’énigme finale. On sait en effet que l’Empereur s’est éteint, au milieu de ses compagnons, le 5 mai 1821. Il venait alors d’avoir tout juste 51 ans, 8 mois et 21 jours. Or, si l’on isole la date de ce 5mai 1821, on retrouve dans le même ordre les chiffres 5-1-8-2-1, qui composent très précisément son âge. Simple hasard ? Coïncidence des numéros et des dates ? Ou ultime pirouette d’un être au destin surnaturel, qui avait choisi de quitter la scène en laissant un « signe » ?

Sans pouvoir expliquer de façon rationnelle ces suites de chiffres, le vainqueur d’Austerlitz aura surtout montré son incroyable capacité à savoir transformer une situation compromise en une chance insoupçonnée. A demeurer sans cesse présent, à survivre au milieu des tempêtes, à rester debout. Après avoir tout vécu, tout connu, il sera resté jusqu’au bout celui qu’il devait être, celui qu’il avait décidé de devenir.

Assurément, Napoléon ne meurt jamais.