«La spécialisation sans l’universalisme est aveugle, l’universalisme sans la spécialisation n’est qu’une bulle de savon.» Ernst Robert Curtius, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, 1953.

Clélia Anfray © C. Hélie/Gallimard.
LES LUNDIS DE PIERRE D’AILLY ont pour vocation de faire réfléchir les étudiants des classes de Lettres sur la spécificité des études littéraires, en les confrontant «techniquement» aux différentes approches critiques de cet objet particulier que l’on appelle littérature. Face à un spécialiste universitaire d’un auteur, d’un genre, d’une période ou d’un mouvement, qui présente, dans le cadre d’une conférence, le ou les problèmes précis posés par une oeuvre littéraire au programme, ils sont invités à questionner le sens de ce qui leur est donné à lire mais aussi le rapport de ce questionnement à la culture générale. À une époque où il est plus que jamais urgent de mettre le singulier à l’épreuve de l’universel, l’exigence de Curtius nous paraît fondamentale pour la construction critique des savoirs. Comme pour Les Rencontres de Pierre d’Ailly, que les «Lundis» complètent, chaque conférence est précisément articulée au cours de Lettres en Hypokhâgne, qu’elle prolonge par un dialogue vivant.

Préface de Cromwell, de Victor Hugo, éditée par Clélia Anfray, Flammarion, 2020.
4e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY
Conférence de Clélia Anfray sur l’importance, pour l’histoire littéraire, des préfaces et des manifestes au XIXe siècle et, en particulier, de La Préface de Cromwell de Victor Hugo, lundi 26 MAI 2025, de 10h30 à 12h30, au lycée Pierre d’Ailly, en salle Imago Mundi, à Compiègne.
Titre de la conférence :
PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES AU XIXe SIÈCLE (Littérature et Histoire littéraire)
Agrégée de lettres modernes et docteur ès lettres, Clélia Anfray est spécialiste de la littérature du XIXe siècle, notamment du roman zolien sur lequel porte sa thèse (La Bible de Zola : mythocritique des Rougon-Macquart sous la direction de J.-Y. Tadié, 2003) partiellement publiée en 2010 sous le titre Zola biblique (Le Cerf) ; mais aussi du théâtre hugolien dont elle a fait plusieurs éditions chez Gallimard (Lucrèce Borgia, Le Roi s’amuse, Marie Tudor, Marion de Lorme) ou GF (La Préface de Cromwell). Après s’être d’abord intéressée aux réécritures, elle s’est tournée vers l’étude de la censure dramatique sur laquelle elle a publié plusieurs articles. Parallèlement à son travail de chercheuse, Clélia Anfray est aussi romancière : elle a publié six romans, chez Gallimard (Le Coursier de Valenciennes, 2012 ; Monsieur Loriot, 2014 ; Le Censeur, 2015), au Mercure de France (Metropolis, 2022) et chez l’Harmattan ( Blanche-Neige, 2021 ; La Nuit berlinoise est propice au faussaire, à paraître en 2025).
Programme de réflexion
Cette 4e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY accompagne à nouveau une réflexion sur la critique littéraire, et plus particulièrement sur l’histoire littéraire, à travers la lecture de « préfaces » et de « manifestes » publiés au XIXe siècle, et en l’occurrence de la « Préface de Cromwell », de Victor Hugo, qui, même si elle n’en porte pas le nom, se présente comme « le premier grand manifeste du siècle » (dans Préfaces et manifestes du XIXe siècle, Presses Universitaires du Septentrion, 2009, p. 10). Les écrivains, poètes, romanciers, dramaturges éprouvent plus que jamais le besoin de donner des fondements théoriques à leurs œuvres. Le discours critique qui en résulte ne cherche plus à dénoncer dans celles-ci des écarts par rapport à une norme imposée ou à un modèle à imiter. « C’est bien le génie libre et créateur » qui est à l’origine de son art (Clélia Anfray, « Présentation de la Préface», GF-Flammarion, p. 24.). Dans le dernier manifeste romantique du XIXe siècle, William Shakespeare (1864), Hugo reconnaît – certes – une filiation possible entre les auteurs, d’Eschyle à Shakespeare, et de Shakespeare à …lui-même, sans se nommer, bien évidemment. Mais si l’on peut les « égaler », on ne doit pas, selon lui, les imiter. Comme le montre bien Clélia Anfray, « le drame, ultime forme théâtrale, a désormais la responsabilité d’être politique et de se confronter aux préoccupations de l’époque. A cette fin, son esthétique doit être révolutionnée. » (4e de couverture). On pourra ainsi se demander si, précisément dans son histoire de la civilisation associée à celle de la littérature, Hugo ne contribue pas, à sa manière, à l’avènement de la « méthode historique » de la critique littéraire, qui n’aura de cesse de se développer ensuite, mutatis mutandis, avec les travaux de Sainte-Beuve et ceux des universitaires qui, à ce moment-là, enseignent l’histoire de la philosophie et de la littérature à la Sorbonne (cf. ci-dessous). L’évocation polémique de « la querelle du Cid » pourrait en illustrer un aspect (relire à partir de la page 95 et, de Clélia Anfray les pages 22 et sqq., puis, dans le dossier, à partir de la page 181). Cette comparaison entre Corneille et Hugo permettra aussi de faire le point sur la « préface théâtrale » (du XVIIe au XIXe siècle), en observant de près la manière dont l’auteur de Cromwell en renouvelle les enjeux (lire impérativement les pages 149-165 du dossier élaboré par Clélia Anfray).
Les élèves seront ainsi sensibles à la manière dont un poète tel que Hugo commente sa démarche créatrice en la confrontant aux contextes – historique, social et culturel – des œuvres littéraires qui ont précédé les siennes. Ce faisant, ils s’interrogeront sur le bénéfice que peut en tirer l’histoire littéraire et sur la nécessité d’historiciser le regard qu’ils portent sur la littérature (Hugo se veut d’ailleurs « historien » – plus que critique – dans sa « Préface » cf. p. 62). Ils devront comprendre qu’il leur faut par conséquent en retrouver les marques dans le tissu du texte. A ce titre, l’impressionnante érudition dont Hugo fait preuve dans sa « Préface » montre à quel point elle nourrit l’œuvre elle-même : cet apport extérieur, composé de connaissances appartenant à des domaines divers, ne saurait être considéré comme superfétatoire…
Pour s’en convaincre, il faudra être particulièrement attentif à la « structure » (cf. la Présentation de Clélia Anfray, p. 11) de cette préface – la préface, que le théoricien Gérard Genette associe au « péritexte » (ou « paratexte ») – afin de mieux saisir la « signification » de cette « forme » littéraire (Jean Rousset, Forme et signification, Corti, 1962) :
« seuil » (cf. Genette, Seuils, éditions du Seuil, 1987), entrée en matière pour introduire à l’œuvre, la préface est pourtant presque toujours une postface (cf. Henri Mitterand, « La préface et ses lois », dans Le Discours du Roman, Presses Universitaires de France, coll. « Écriture », 1986). Son auteur parle au lecteur d’un texte que ce dernier ne connaît – en principe – pas encore mais dont il veut l’entretenir : à la fois avertissement et commentaire – mais aussi bien d’autres choses -, la préface, discours protéiforme, affirme que l’œuvre n’est pas seule, et qu’elle a besoin, pour être comprise, d’être interrogée, mais aussi de voir dépasser son caractère circonstanciel, en croisant des problématiques qui articulent savoirs et valeurs.
Concernant Hugo, il faudra ainsi s’attarder sur les points suivants, pour la relecture :
– La théorie des trois âges (p. 47-83) : les temps primitifs, les temps antiques, les temps modernes…
– Le grotesque (p. 60-77) : le beau, le laid, la notion de type, l’union du type grotesque au type sublime propre au génie moderne…
– La théorie du drame (p. 83-122) : le mélange des genres, la critique des règles classiques (attention portée à la « querelle du Cid »), le problème de l’imitation et la nécessité de la liberté dans l’art (idée qui sera reprise dans la « Préface » d’Hernani), l’art aussi considéré dans ses rapports avec la nature ; le drame défini comme « un miroir de concentration », la couleur locale, le vers dramatique…
– Sur le drame de Cromwell, en particulier (p. 122-140) : le personnage éponyme, la pièce, le problème de la représentation, l’aspiration à une nouvelle critique…
Conformément au principe des « Lundis de Pierre d’Ailly », la lecture réfléchie de la Préface de Cromwell doit amener les élèves à confronter l’œuvre de Hugo à la culture générale et, en particulier, à la culture littéraire, en questionnant l’une des composantes des études littéraires, à savoir précisément l’histoire littéraire. Comme le rappelle Luc Fraisse (cf. L’Histoire littéraire, un art de lire, Gallimard, coll. « La Bibliothèque Gallimard », 2006 et, pour approfondir la question : Les Fondements de l’histoire littéraire. De Saint-René Taillandier à Lanson, Honoré Champion, 2002), l’histoire littéraire naît au XVIIIe siècle, en 1733, avec le projet des bénédictins de Saint-Maur d’écrire une Histoire littéraire de la France qui consisterait à « mettre la production littéraire en rapport avec la civilisation du temps » (p. 17), situant les œuvres dans leur contexte et dans une chronologie. Au XIXe siècle, « le triumvirat de la Sorbonne » (Victor Cousin, François Guizot et Abel Villemain) travaille « dans la même optique, précisément historique et culturelle. » (p.18-19). Sans entrer ici dans les détails, il faut bien évidemment aussi citer Sainte-Beuve, à nouveau, Ferdinand Brunetière, Hippolyte Taine et Gustave Lanson qui -pour le dire très schématiquement – cherchent à comprendre l’œuvre par des éléments qui lui sont extérieurs : les circonstances biographiques, la psychologie (supposée) de l’auteur, le milieu et l’époque et une certaine conception des genres littéraires, qui connaitraient la même évolution que celle d’organismes vivants. C’est ainsi que l’enseignement de l’histoire littéraire s’est substitué à l’enseignement de la rhétorique « au tournant des années 1900 » (P. 24).
Le développement des sciences humaines tout au long du XXe siècle a nuancé voire parfois remis en question les présupposés des méthodes historiques que l’on vient d’énumérer. Mais cela n’invalide pas pour autant l’histoire littéraire, qui a beaucoup évolué depuis, grâce aux contestations dont elle a fait l’objet. Se forger une conscience historique, en s’intéressant aux conditions de production et de réception de la littérature est nécessaire pour cerner les enjeux d’une œuvre littéraire. Aujourd’hui protéiforme et irréductible à une simple situation des textes dans le temps, l’histoire littéraire peut se déployer à travers des travaux aussi divers que ceux de Marc Fumaroli, d’Antoine Compagnon (critique « historique ») et de Pierre Barbéris (sociocritique) ou de Hans Robert Jauss (esthétique de la réception), et plus récemment de Dominique Maingueneau (qui articule l’étude du texte et du contexte, par l’analyse du « discours littéraire » et de sa « scène d’énonciation »), pour ne citer que ces auteurs-là (explications plus amples données en cours).
On évitera ainsi de tomber le piège de la surabondance d’informations plaquées sur l’œuvre qui, rappelons-le avec Luc Fraisse, n’est pas un document. L’art de lire, sous l’éclairage de l’histoire littéraire, consistera à sélectionner puis à problématiser les connaissances qui « entourent » l’oeuvre, puis à montrer, par l’étude textuelle, comment la singularité de l’œuvre en question se nourrit des généralités de ses contextes, en les métamorphosant, et inversement comment ces derniers s’échafaudent sur les œuvres, au-delà de la théorie un peu simpliste du reflet : comme le rappelle Marc Fumaroli dans Trois institutions (Folio, 1994, p. VII), « le poids de la société a longtemps pesé sur et contre l’éclosion du poète et de l’écrivain. »… Et Luc Fraisse, évoquant la pensée de Taillandier, affirme par ailleurs que, plus que ne le fait la société ou leur milieu, « les écrivains exactement contemporains s’influencent mutuellement. » (Les Fondements de l’histoire littéraire. De Saint-René Taillandier à Lanson, p. 131). C’est donc un véritable travail de réflexion qui est demandé aux élèves : ils ne devront pas confondre la compilation de documents ou d’informations autour d’une œuvre, et l’histoire littéraire, qui réclame, elle, toute la rigueur d’une démarche intellectuelle exigeante. (…). Texte complet donné en classe.
Quelques indications bibliographiques (complétées en classe)
- BARBÉRIS, Pierre, Balzac. Une mythologie réaliste, Larousse, coll. « Thèmes et textes », 1971. (Approche sociologique de la littérature, sur fond de présupposés marxistes. On réfléchira à l’intérêt du sous-titre (Une mythologie réaliste), qui ne réduit le texte à un simple reflet des structures sociales existantes mais exige que dans la lecture on retrouve « l’auteur producteur dans son ordre propre. », car « Rien n’est simple en histoire littéraire » p. 27.).
- FUMAROLI, Marc, L’Âge de l’éloquence, Albin Michel, 1994 (1980), 882 p. (« Bibliothèque de l’évolution de l’humanité » ; n° 4). (Histoire littéraire et histoire de la rhétorique – donc histoire des « formes » – conjuguées.).
- FRAISSE, Luc, L’Histoire littéraire, un art de lire, Gallimard, coll. « La Bibliothèque Gallimard », 2006. (Pour une initiation aussi intelligente que stimulante.).
- GENETTE, Gérard, « Poétique et histoire », dans Figures III, Éditions du Seuil, 1972, 286 p., p.13-20 (Considérant que l’histoire « n’est pas une science des successions, mais une science des transformations », Genette oppose une histoire des formes littéraires, qu’il appelle de ses vœux, à une histoire des œuvres, trop extérieure à son objet, la « littérature prise en elle-même et pour elle-même. »).
- JAUSS, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Gallimard, coll. « Tel », 1996. (Lire en particulier : « L’histoire de la littérature : un défi à la théorie littéraire », p. 23-88.).
- MAINGUENEAU, Dominique, Le Contexte littéraire – Énonciation, écrivain, société, Dunod, 1993, 196 p. Repris en 2004, chez Armand Colin, sous le titre : Le Discours littéraire. – Propose des concepts nouveaux comme « paratopie » (appartenance problématique de l’écrivain au champ littéraire), « scénographie » (renvoie à la situation d’énonciation particulière de l’œuvre), « code langagier », pour mieux « contextualiser » les œuvres. Stimulant.).
- ROHOU, Jean, L’Histoire littéraire, Objets et méthodes, Nathan-Université, 1996, 128 p. (« 128 ») (Réflexion sur : a) l’histoire des œuvres et leur littérarité ; b) la fonction historique de la littérature ; c) les conditions matérielles et sociales du travail littéraire).
- ROUSSET, Jean, Forme et signification. Essai sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Corti, 1962. (Lire avec précision l’introduction, pour ce qu’elle dit de la « forme littéraire »).
- VAILLANT, Alain, L’Histoire littéraire, Armand Colin, coll. « U », 2010.
- La critique littéraire sur « Le Blogue des Lettres en Hypokhâgne » : lire le billet du 2 juin 2020. Y ajouter le billet du 28 décembre 2020 sur la lecture de l’œuvre littéraire. Consulter les différentes histoires littéraires disponibles au CDI.
Clélia Anfray © C. Hélie/Gallimard.
LES LUNDIS DE PIERRE D’AILLY ont pour vocation de faire réfléchir les étudiants des classes de Lettres sur la spécificité des études littéraires, en les confrontant «techniquement» aux différentes approches critiques de cet objet particulier que l’on appelle littérature. Face à un spécialiste universitaire d’un auteur, d’un genre, d’une période ou d’un mouvement, qui présente, dans le cadre d’une conférence, le ou les problèmes précis posés par une oeuvre littéraire au programme, ils sont invités à questionner le sens de ce qui leur est donné à lire mais aussi le rapport de ce questionnement à la culture générale. À une époque où il est plus que jamais urgent de mettre le singulier à l’épreuve de l’universel, l’exigence de Curtius nous paraît fondamentale pour la construction critique des savoirs. Comme pour Les Rencontres de Pierre d’Ailly, que les «Lundis» complètent, chaque conférence est précisément articulée au cours de Lettres en Hypokhâgne, qu’elle prolonge par un dialogue vivant.

Préface de Cromwell, de Victor Hugo, éditée par Clélia Anfray, Flammarion, 2020.
4e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY
Conférence de Clélia Anfray sur l’importance, pour l’histoire littéraire, des préfaces et des manifestes au XIXe siècle et, en particulier, de La Préface de Cromwell de Victor Hugo, lundi 26 MAI 2025, de 10h30 à 12h30, au lycée Pierre d’Ailly, en salle Imago Mundi, à Compiègne.
Titre de la conférence :
PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES AU XIXe SIÈCLE (Littérature et Histoire littéraire)
Agrégée de lettres modernes et docteur ès lettres, Clélia Anfray est spécialiste de la littérature du XIXe siècle, notamment du roman zolien sur lequel porte sa thèse (La Bible de Zola : mythocritique des Rougon-Macquart sous la direction de J.-Y. Tadié, 2003) partiellement publiée en 2010 sous le titre Zola biblique (Le Cerf) ; mais aussi du théâtre hugolien dont elle a fait plusieurs éditions chez Gallimard (Lucrèce Borgia, Le Roi s’amuse, Marie Tudor, Marion de Lorme) ou GF (La Préface de Cromwell). Après s’être d’abord intéressée aux réécritures, elle s’est tournée vers l’étude de la censure dramatique sur laquelle elle a publié plusieurs articles. Parallèlement à son travail de chercheuse, Clélia Anfray est aussi romancière : elle a publié six romans, chez Gallimard (Le Coursier de Valenciennes, 2012 ; Monsieur Loriot, 2014 ; Le Censeur, 2015), au Mercure de France (Metropolis, 2022) et chez l’Harmattan ( Blanche-Neige, 2021 ; La Nuit berlinoise est propice au faussaire, à paraître en 2025).
Programme de réflexion
Cette 4e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY accompagne à nouveau une réflexion sur la critique littéraire, et plus particulièrement sur l’histoire littéraire, à travers la lecture de « préfaces » et de « manifestes » publiés au XIXe siècle, et en l’occurrence de la « Préface de Cromwell », de Victor Hugo, qui, même si elle n’en porte pas le nom, se présente comme « le premier grand manifeste du siècle » (dans Préfaces et manifestes du XIXe siècle, Presses Universitaires du Septentrion, 2009, p. 10). Les écrivains, poètes, romanciers, dramaturges éprouvent plus que jamais le besoin de donner des fondements théoriques à leurs œuvres. Le discours critique qui en résulte ne cherche plus à dénoncer dans celles-ci des écarts par rapport à une norme imposée ou à un modèle à imiter. « C’est bien le génie libre et créateur » qui est à l’origine de son art (Clélia Anfray, « Présentation de la Préface», GF-Flammarion, p. 24.). Dans le dernier manifeste romantique du XIXe siècle, William Shakespeare (1864), Hugo reconnaît – certes – une filiation possible entre les auteurs, d’Eschyle à Shakespeare, et de Shakespeare à …lui-même, sans se nommer, bien évidemment. Mais si l’on peut les « égaler », on ne doit pas, selon lui, les imiter. Comme le montre bien Clélia Anfray, « le drame, ultime forme théâtrale, a désormais la responsabilité d’être politique et de se confronter aux préoccupations de l’époque. A cette fin, son esthétique doit être révolutionnée. » (4e de couverture). On pourra ainsi se demander si, précisément dans son histoire de la civilisation associée à celle de la littérature, Hugo ne contribue pas, à sa manière, à l’avènement de la « méthode historique » de la critique littéraire, qui n’aura de cesse de se développer ensuite, mutatis mutandis, avec les travaux de Sainte-Beuve et ceux des universitaires qui, à ce moment-là, enseignent l’histoire de la philosophie et de la littérature à la Sorbonne (cf. ci-dessous). L’évocation polémique de « la querelle du Cid » pourrait en illustrer un aspect (relire à partir de la page 95 et, de Clélia Anfray les pages 22 et sqq., puis, dans le dossier, à partir de la page 181). Cette comparaison entre Corneille et Hugo permettra aussi de faire le point sur la « préface théâtrale » (du XVIIe au XIXe siècle), en observant de près la manière dont l’auteur de Cromwell en renouvelle les enjeux (lire impérativement les pages 149-165 du dossier élaboré par Clélia Anfray).
Les élèves seront ainsi sensibles à la manière dont un poète tel que Hugo commente sa démarche créatrice en la confrontant aux contextes – historique, social et culturel – des œuvres littéraires qui ont précédé les siennes. Ce faisant, ils s’interrogeront sur le bénéfice que peut en tirer l’histoire littéraire et sur la nécessité d’historiciser le regard qu’ils portent sur la littérature (Hugo se veut d’ailleurs « historien » – plus que critique – dans sa « Préface » cf. p. 62). Ils devront comprendre qu’il leur faut par conséquent en retrouver les marques dans le tissu du texte. A ce titre, l’impressionnante érudition dont Hugo fait preuve dans sa « Préface » montre à quel point elle nourrit l’œuvre elle-même : cet apport extérieur, composé de connaissances appartenant à des domaines divers, ne saurait être considéré comme superfétatoire…
Pour s’en convaincre, il faudra être particulièrement attentif à la « structure » (cf. la Présentation de Clélia Anfray, p. 11) de cette préface – la préface, que le théoricien Gérard Genette associe au « péritexte » (ou « paratexte ») – afin de mieux saisir la « signification » de cette « forme » littéraire (Jean Rousset, Forme et signification, Corti, 1962) :
« seuil » (cf. Genette, Seuils, éditions du Seuil, 1987), entrée en matière pour introduire à l’œuvre, la préface est pourtant presque toujours une postface (cf. Henri Mitterand, « La préface et ses lois », dans Le Discours du Roman, Presses Universitaires de France, coll. « Écriture », 1986). Son auteur parle au lecteur d’un texte que ce dernier ne connaît – en principe – pas encore mais dont il veut l’entretenir : à la fois avertissement et commentaire – mais aussi bien d’autres choses -, la préface, discours protéiforme, affirme que l’œuvre n’est pas seule, et qu’elle a besoin, pour être comprise, d’être interrogée, mais aussi de voir dépasser son caractère circonstanciel, en croisant des problématiques qui articulent savoirs et valeurs.
Concernant Hugo, il faudra ainsi s’attarder sur les points suivants, pour la relecture :
– La théorie des trois âges (p. 47-83) : les temps primitifs, les temps antiques, les temps modernes…
– Le grotesque (p. 60-77) : le beau, le laid, la notion de type, l’union du type grotesque au type sublime propre au génie moderne…
– La théorie du drame (p. 83-122) : le mélange des genres, la critique des règles classiques (attention portée à la « querelle du Cid »), le problème de l’imitation et la nécessité de la liberté dans l’art (idée qui sera reprise dans la « Préface » d’Hernani), l’art aussi considéré dans ses rapports avec la nature ; le drame défini comme « un miroir de concentration », la couleur locale, le vers dramatique…
– Sur le drame de Cromwell, en particulier (p. 122-140) : le personnage éponyme, la pièce, le problème de la représentation, l’aspiration à une nouvelle critique…
Conformément au principe des « Lundis de Pierre d’Ailly », la lecture réfléchie de la Préface de Cromwell doit amener les élèves à confronter l’œuvre de Hugo à la culture générale et, en particulier, à la culture littéraire, en questionnant l’une des composantes des études littéraires, à savoir précisément l’histoire littéraire. Comme le rappelle Luc Fraisse (cf. L’Histoire littéraire, un art de lire, Gallimard, coll. « La Bibliothèque Gallimard », 2006 et, pour approfondir la question : Les Fondements de l’histoire littéraire. De Saint-René Taillandier à Lanson, Honoré Champion, 2002), l’histoire littéraire naît au XVIIIe siècle, en 1733, avec le projet des bénédictins de Saint-Maur d’écrire une Histoire littéraire de la France qui consisterait à « mettre la production littéraire en rapport avec la civilisation du temps » (p. 17), situant les œuvres dans leur contexte et dans une chronologie. Au XIXe siècle, « le triumvirat de la Sorbonne » (Victor Cousin, François Guizot et Abel Villemain) travaille « dans la même optique, précisément historique et culturelle. » (p.18-19). Sans entrer ici dans les détails, il faut bien évidemment aussi citer Sainte-Beuve, à nouveau, Ferdinand Brunetière, Hippolyte Taine et Gustave Lanson qui -pour le dire très schématiquement – cherchent à comprendre l’œuvre par des éléments qui lui sont extérieurs : les circonstances biographiques, la psychologie (supposée) de l’auteur, le milieu et l’époque et une certaine conception des genres littéraires, qui connaitraient la même évolution que celle d’organismes vivants. C’est ainsi que l’enseignement de l’histoire littéraire s’est substitué à l’enseignement de la rhétorique « au tournant des années 1900 » (P. 24).
Le développement des sciences humaines tout au long du XXe siècle a nuancé voire parfois remis en question les présupposés des méthodes historiques que l’on vient d’énumérer. Mais cela n’invalide pas pour autant l’histoire littéraire, qui a beaucoup évolué depuis, grâce aux contestations dont elle a fait l’objet. Se forger une conscience historique, en s’intéressant aux conditions de production et de réception de la littérature est nécessaire pour cerner les enjeux d’une œuvre littéraire. Aujourd’hui protéiforme et irréductible à une simple situation des textes dans le temps, l’histoire littéraire peut se déployer à travers des travaux aussi divers que ceux de Marc Fumaroli, d’Antoine Compagnon (critique « historique ») et de Pierre Barbéris (sociocritique) ou de Hans Robert Jauss (esthétique de la réception), et plus récemment de Dominique Maingueneau (qui articule l’étude du texte et du contexte, par l’analyse du « discours littéraire » et de sa « scène d’énonciation »), pour ne citer que ces auteurs-là (explications plus amples données en cours).
On évitera ainsi de tomber le piège de la surabondance d’informations plaquées sur l’œuvre qui, rappelons-le avec Luc Fraisse, n’est pas un document. L’art de lire, sous l’éclairage de l’histoire littéraire, consistera à sélectionner puis à problématiser les connaissances qui « entourent » l’oeuvre, puis à montrer, par l’étude textuelle, comment la singularité de l’œuvre en question se nourrit des généralités de ses contextes, en les métamorphosant, et inversement comment ces derniers s’échafaudent sur les œuvres, au-delà de la théorie un peu simpliste du reflet : comme le rappelle Marc Fumaroli dans Trois institutions (Folio, 1994, p. VII), « le poids de la société a longtemps pesé sur et contre l’éclosion du poète et de l’écrivain. »… Et Luc Fraisse, évoquant la pensée de Taillandier, affirme par ailleurs que, plus que ne le fait la société ou leur milieu, « les écrivains exactement contemporains s’influencent mutuellement. » (Les Fondements de l’histoire littéraire. De Saint-René Taillandier à Lanson, p. 131). C’est donc un véritable travail de réflexion qui est demandé aux élèves : ils ne devront pas confondre la compilation de documents ou d’informations autour d’une œuvre, et l’histoire littéraire, qui réclame, elle, toute la rigueur d’une démarche intellectuelle exigeante. (…). Texte complet donné en classe.
Quelques indications bibliographiques (complétées en classe)
- BARBÉRIS, Pierre, Balzac. Une mythologie réaliste, Larousse, coll. « Thèmes et textes », 1971. (Approche sociologique de la littérature, sur fond de présupposés marxistes. On réfléchira à l’intérêt du sous-titre (Une mythologie réaliste), qui ne réduit le texte à un simple reflet des structures sociales existantes mais exige que dans la lecture on retrouve « l’auteur producteur dans son ordre propre. », car « Rien n’est simple en histoire littéraire » p. 27.).
- FUMAROLI, Marc, L’Âge de l’éloquence, Albin Michel, 1994 (1980), 882 p. (« Bibliothèque de l’évolution de l’humanité » ; n° 4). (Histoire littéraire et histoire de la rhétorique – donc histoire des « formes » – conjuguées.).
- FRAISSE, Luc, L’Histoire littéraire, un art de lire, Gallimard, coll. « La Bibliothèque Gallimard », 2006. (Pour une initiation aussi intelligente que stimulante.).
- GENETTE, Gérard, « Poétique et histoire », dans Figures III, Éditions du Seuil, 1972, 286 p., p.13-20 (Considérant que l’histoire « n’est pas une science des successions, mais une science des transformations », Genette oppose une histoire des formes littéraires, qu’il appelle de ses vœux, à une histoire des œuvres, trop extérieure à son objet, la « littérature prise en elle-même et pour elle-même. »).
- JAUSS, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Gallimard, coll. « Tel », 1996. (Lire en particulier : « L’histoire de la littérature : un défi à la théorie littéraire », p. 23-88.).
- MAINGUENEAU, Dominique, Le Contexte littéraire – Énonciation, écrivain, société, Dunod, 1993, 196 p. Repris en 2004, chez Armand Colin, sous le titre : Le Discours littéraire. – Propose des concepts nouveaux comme « paratopie » (appartenance problématique de l’écrivain au champ littéraire), « scénographie » (renvoie à la situation d’énonciation particulière de l’œuvre), « code langagier », pour mieux « contextualiser » les œuvres. Stimulant.).
- ROHOU, Jean, L’Histoire littéraire, Objets et méthodes, Nathan-Université, 1996, 128 p. (« 128 ») (Réflexion sur : a) l’histoire des œuvres et leur littérarité ; b) la fonction historique de la littérature ; c) les conditions matérielles et sociales du travail littéraire).
- ROUSSET, Jean, Forme et signification. Essai sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Corti, 1962. (Lire avec précision l’introduction, pour ce qu’elle dit de la « forme littéraire »).
- VAILLANT, Alain, L’Histoire littéraire, Armand Colin, coll. « U », 2010.
- La critique littéraire sur « Le Blogue des Lettres en Hypokhâgne » : lire le billet du 2 juin 2020. Y ajouter le billet du 28 décembre 2020 sur la lecture de l’œuvre littéraire. Consulter les différentes histoires littéraires disponibles au CDI.