
Clélia Anfray, dans la salle Imago Mundi du lycée Pierre d’Ailly, lundi 26 mai 2025.
Pour cette 4e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY, Clélia Anfray nous a éclairés avec intelligence et finesse sur les préfaces et les manifeste littéraires au XIXe siècle. Qu’elle en soit vivement remerciée !
Et merci encore une fois à Solenn L., KH, pour ses très belles photos !

Clélia Anfray et Reynald André Chalard, pour la présentation de la conférence
4e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY
PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES AU XIXe SIÈCLE (Littérature et Histoire littéraire)
Conférence de Clélia Anfray sur l’écriture manifestaire au XIXe siècle.
Cette 4e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY poursuit ce cycle de conférences dédié aux études littéraires, sous le patronage d’Ernst Robert Curtius, philologue allemand, spécialiste des littératures romanes, qui affirme ceci, dans son maître ouvrage La Littérature européenne et le Moyen Âge latin : « La spécialisation sans l’universalisme est aveugle, l’universalisme sans la spécialisation n’est qu’une bulle de savon. » Ernst Robert Curtius, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, 1953.
En complétant l’apport plus généraliste des RENCONTRES DE PIERRE D’AILLY, il s’agit de faire réfléchir les étudiants des classes de Lettres sur la spécificité des études littéraires, en les confrontant «techniquement» aux différentes approches critiques de cet objet particulier que l’on appelle littérature. Face à un spécialiste universitaire d’un auteur, d’un genre, d’une période ou d’un mouvement, qui présente, dans le cadre d’une conférence, le ou les problèmes précis posés par une œuvre littéraire au programme, ils sont invités à questionner le sens de ce qui leur est donné à lire mais aussi le rapport de ce questionnement à la culture générale. À une époque où il est plus que jamais urgent de mettre le singulier à l’épreuve de l’universel, l’exigence de Curtius nous paraît fondamentale pour la construction critique des savoirs.
Le nom donné à ces conférences, LES LUNDIS DE PIERRE D’AILLY, est évidemment une référence aussi sérieuse qu’ironique aux fameuses CAUSERIES DU LUNDI du grand critique littéraire du XIXe siècle Sainte-Beuve, qui consistaient en des articles sur la littérature publiés chaque lundi, dans les journaux Le Constitutionnel, puis Le Moniteur et Le Temps, entre 1849 et 1869. La «causerie » ne consistait pas en une vaine et démagogique familiarité de ton, mais plutôt dans le désir de rendre familière la littérature, et c’est cette seule ambition que poursuivent LES LUNDIS DE PIERRE D’AILLY, en mettant cette fois-ci au cœur de leur réflexion l’étude de la littérature.
Les trois premières éditions étaient successivement consacrées à la critique thématique, à la critique philologique puis à la critique anthropologique. C’est aujourd’hui à l’histoire littéraire que nous porterons notre attention. L’histoire littéraire, autrement nommée critique historique, « constitue encore le socle des enseignements et des recherches consacrées à la littérature. C’est – selon Luc Fraisse – un grand ensemble que l’on peut définir dans le temps comme l’école de pensée située entre l’âge de la rhétorique et la Nouvelle critique. » Luc Fraisse, « La Critique historique », dans Méthodes critiques pour l’analyse littéraire, Armand Colin, 2005, p. 5. L’histoire littéraire englobe, dès l’origine, la réflexion sur la périodisation en siècles littéraires, l’enquête biographique, l’étude des milieux littéraires et la recherche des sources et des influences, toutes ces perspectives ayant fait l’objet d’une critique qui a permis de « rénover » cette discipline. La nécessité de contextualiser les œuvres demeure, en effet, et se retrouve aujourd’hui diversement intégrée à des méthodes critiques que l’histoire littéraire du début du XXe siècle a en quelque sorte préparées : on pense notamment à la sociocritique, à la psychocritique ou encore à la critique génétique.
Cette année, l’étude – en Hypokhâgne – d’une partie des Misérables de Hugo, ainsi que la lecture de sa fameuse « Préface de Cromwell » nous ont convaincus de l’importance de l’histoire littéraire. C’est donc naturellement vers une spécialiste de ce domaine que nous nous sommes tournés, qui est également l’auteur de la remarquable édition de ladite « Préface de Cromwell » que nous avons utilisée en cours : Clélia Anfray, que nous avons la chance d’accueillir, avec un immense plaisir, pour nous en parler.
Agrégée de lettres modernes et docteur ès lettres, vous êtes spécialiste de la littérature du XIXe siècle, notamment du roman zolien sur lequel porte votre thèse (La Bible de Zola : mythocritique des Rougon-Macquart, sous la direction de J.-Y. Tadié, 2003) partiellement publiée en 2010 sous le titre Zola biblique (Le Cerf) ; mais aussi du théâtre hugolien dont vous avez fait plusieurs éditions chez Gallimard (Lucrèce Borgia, Le Roi s’amuse, Marie Tudor, Marion Delorme) ou GF (La Préface de Cromwell). Après vous être d’abord intéressée aux réécritures, vous vous êtes tournée vers l’étude de la censure dramatique sur laquelle vous avez publié plusieurs articles. Parallèlement à votre travail de chercheuse, vous êtes aussi romancière : vous avez publié six romans, chez Gallimard (Le Coursier de Valenciennes, 2012 ; Monsieur Loriot, 2014 ; Le Censeur, 2015), au Mercure de France (Metropolis, 2022) et chez l’Harmattan ( Blanche-Neige, 2021 ; La Nuit berlinoise est propice au faussaire, roman paru la semaine dernière).
Votre travail critique nous intéresse pour trois raisons. Tout d’abord, pour la manière dont vous avez contribué à rendre à Zola sa complexité, montrant que le prétendu matérialisme auquel on pourrait le réduire est travaillé par des références bibliques qui, écrivez-vous, « trahissent ses propres contradictions, ses ambiguïtés religieuses, ses audaces exégétiques comme ses mythes obsessionnels. » (Clélia Anfray, Zola biblique. La Bible dans les Rougon-Macquart, éditions du Cerf, p. 12). Votre méthode : la mythocritique de Pierre Brunel, qui implique une attention à l’histoire littéraire des mythes. Et ce souci de repérer et d’analyser dans une œuvre l’intertexte biblique est familier aux Hypokhâgneux, à qui on demande chaque année de comprendre et d’interpréter la culture biblique dans les textes littéraires. Ensuite, pour votre travail d’histoire littéraire, dans les nombreuses éditions de pièces de Hugo, que vous avez menées à bien. Je citerai en particulier celle de Marion de Lorme, parce que le sujet de cette œuvre et les préoccupations de Hugo qui en résultent sont intimement reliés au théâtre de Corneille, et plus précisément à sa célèbre pièce, Le Cid – également au programme de l’HK cette année -, pièce qui est aussi au cœur de la « Préface de Cromwell », pour des motifs et des enjeux dont vous nous parlerez très certainement. Enfin, ce qui nous intéresse, c’est votre œuvre de romancière, qui semble prolonger par d’autres voies votre travail sur l’histoire littéraire. Je pense en particulier au roman intitulé Le Censeur, publié chez Gallimard en 2015. Il y est question d’un poète et dramaturge courtisan- Charles Brifaut – qui, sous la Restauration de Charles X, devient, lui Classique, « censeur des théâtres », en opposition aux Romantiques, au nombre desquels il faut compter Victor Hugo. C’est une manière de revisiter, au XIXe siècle, la forme nouvelle que prend la « Querelle des Anciens et des Modernes ». Pour écrire cette fiction, vous vous êtes appuyée sur des archives (les procès-verbaux de Brifaut), ses écrits autobiographiques, une Histoire de la censure théâtrale et sur votre imagination (Kovaliov, tout droit sorti d’un récit de Gogol, et qui vous permet de faire la satire de la bureaucratie). Vous nous direz peut-être quelle romancière vous voulez être à travers un tel projet d’écriture.
Mais c’est en premier lieu des « préfaces » et des « manifestes » littéraires qu’il va être question, et en particulier de la « Préface de Cromwell », dans laquelle Hugo se veut « historien et non critique » (p. 62). Hugo fait-il ici à sa manière de l’histoire littéraire ? Et quelle importance cette « préface » peut-elle avoir après-coup pour l’histoire littéraire ? Je vous cède donc la parole, chère Madame Anfray, et vous remercie sincèrement au nom de nous tous !
Hypokhâgneux et Khâgneux posent des questions à Clélia Anfray

Étienne G., KH, spécialiste de Lettres modernes

Victor A., KH, spécialiste d’Histoire-Géographie

Des Hypokhâgneux et des Khâgneux attentifs !
REMERCIEMENTS ET REMISE DU CADEAU

Les délégués de l’HK, Zoé C. et Maximilian R., offrent à Clélia Anfray le beau livre d’Anne-Marie Lecoq et Alain Mérot, L’Atelier de la Grâce (éditions Le Passage), pour la remercier de sa venue à Compiègne.

Avec les délégués de l’HK, Zoé C. et Maximilian R.

Victor et Hugo, friands d’humour potache, avec Clélia Anfray
Questions prévues pour la conférence-débat du lundi 26 mai 2025 à Compiègne

1. De la « Préface de Cromwell » à William Shakespeare (1864), Hugo semble toujours en guerre contre un ennemi menaçant (souvent dans ses œuvres également : cf. la préface aux Travailleurs de la mer). D’un texte à l’autre, est-ce toujours le même ? Sur l’écriture « manifestaire » dans les romans et la poésie de Hugo.
2. La fin de la « Préface » p. 140 : les « armes » contre les « armoiries ». Comment comprendre ?
3. De Corneille à William Shakespeare ? Sens d’une évolution esthétique, éthique et politique.
4. L’érudition de Hugo.
5. Sur Le Censeur (quelques passages à commenter) :
Charles Brifaut, le ridicule et l’humiliation ; son portrait, son désir d’ennoblissement (p. 20), son valet Baptiste qui a une croûte aux lèvres provoquée par un herpès, son humiliation par le baron Taylor (p. 42-43) et Kovaliov, censeur de sa propre pièce (p. 250), son accueil au château (p. 52), la satire du fonctionnaire (p. 62 et p. 105, avec Kovaliov), ses relations ambiguës avec Hugo (Marion de Lorme) (89-90 et 103-104), ses procès-verbaux : le Faust de Nerval (218-219), Hernani de Hugo (228-229 et 237-238), la bataille d’Hernani, l’évolution de Brifaut, auteur raté…