
UN CLIN D’ŒIL AUX ANCIENS HK ET UN SALUT DE BIENVENUE AUX NOUVEAUX :
NOS ÉCRIVAINS PRÉFÉRÉS OU LES ALÉAS DE L’HISTOIRE LITTÉRAIRE
Dessin humoristique de Catherine Meurisse, extrait de son excellent livre Mes hommes de lettres, éditions Sarbacanne, 2008. © Catherine Meurisse et les éditions Sarbacanne.
LUNDI 1er SEPTEMBRE : ORDRE DU JOUR
Accueil en classe des élèves (plus tôt, accueil internat à préciser, voir site du lycée), présentation générale par le professeur principal, coordonnateur de l’HK. Durée moyenne : une heure. Ensuite, cours selon l’emploi du temps, qui vous sera communiqué dès la première heure.
* Pour le COURS DE LETTRES : LUNDI 1er SEPTEMBRE : 10H10-13h05
Il est nécessaire d’apporter ce jour-là la bibliographie que vous avez pu télécharger sur le site du lycée (ou qui vous a été remise), ainsi que les œuvres au programme, dans la mesure du possible. Il est en effet impératif que tous les élèves possèdent la même édition des œuvres qui seront étudiées cette année : je voudrais m’en assurer avec vous. Même si les raisons paraissent évidentes, j’expliquerai précisément pourquoi en cours. La bibliographie sera utile pour comprendre les informations que je donnerai au sujet des khôlles : textes à lire, calendrier, organisation.
Je présenterai ensuite le programme de travail que nous suivrons cette année, ainsi que les méthodes et les exercices auxquels vous serez formés. Des textes divers vous seront ensuite distribués, afin de préparer à l’exercice de l’explication de texte, et donc à la première série de khôlles – qui prendra place aux mois d’octobre et de novembre.
FIN SEPTEMBRE / DÉBUT OCTOBRE
Après une réflexion générale sur la littérature et quelques notions d’histoire littéraire mises en perspective (notamment à partir d’une bibliographie chronologique détaillée), nous étudierons les oeuvres poétiques de Victor Hugo, d’Aragon et d’Olivier Barbarant (selon la problématique proposée), dans le cours d’HISTOIRE LITTERAIRE qui a lieu le lundi matin (10H10-13H05). Le cours GENRES/NOTIONS du vendredi (14h10-16h15) portera au début sur la poésie. Il introduira et accompagnera notre travail sur Les Contemplations, Elsa et les Odes dérisoires, qui étayeront, avec d’autres oeuvres abordées en classe, la problématique des prochaines Rencontres de Pierre d’Ailly, mardi 25 novembre, au lycée Pierre d’Ailly, en salle Imago Mundi. L’invité en sera Olivier Barbarant, poète, critique et Inspecteur général de l’Éducation nationale. La conférence sera consacrée à la poésie et à ses fonctions et aura pour intitulé :
«Pourquoi des poètes aujourd’hui ? ».
Voici une pensée stimulante de Roland Barthes et un texte suggestif de Roger Caillois, qui retiendront notre attention lors des premiers cours. Ils nous aideront à entamer une réflexion sur la littérature, avec Barthes, et plus précisément sur la poésie moderne, avec Caillois. Pour chaque texte, il sera nécessaire de situer la pensée de l’auteur – et ses nombreuses références ! – dans l’histoire littéraire, afin de mieux cerner les enjeux du problème que celle-ci énonce de manière plus ou moins explicite.
TEXTE 1
Roland Barthes, Essais critiques, Seuil, coll. « Points», 1981 (1964), p. 148-149.
« L’écrivain accomplit une fonction, l’écrivant une activité, voilà ce que la grammaire nous apprend déjà, elle qui oppose justement le substantif de l’un au verbe (transitif) de l’autre. Ce n’est pas que l’écrivain soit une pure essence : il agit, mais son action est immanente à son objet, elle s’exerce paradoxalement sur son propre instrument : le langage ; l’écrivain est celui qui travaille sa parole (fût-il inspiré) et s’absorbe fonctionnellement dans ce travail. L’activité de l’écrivain comporte deux types de normes : des normes techniques (de composition, de genre, d’écriture) et des normes artisanales (de labeur, de patience, de correction, de perfection). Le paradoxe c’est que, le matériau devenant en quelque sorte sa propre fin, la littérature est au fond une activité tautologique, comme celle de ces machines cybernétiques construites pour elles-mêmes (l’homéostat d’Ashby) : l’écrivain est un homme qui absorbe radicalement le pourquoi du monde dans un comment écrire. Et le miracle, si l’on peut dire, c’est que cette activité narcissique ne cesse de provoquer, au long d’une littérature séculaire, une interrogation au monde : en s’enfermant dans le comment écrire, l’écrivain finit par retrouver la question ouverte par excellence : pourquoi le monde ? Quel est le sens des choses ? En somme, c’est au moment même où le travail de l’écrivain devient sa propre fin, qu’il retrouve un caractère médiateur : l’écrivain conçoit la littérature comme fin, le monde la lui renvoie comme moyen : et c’est dans cette déception infinie, que l’écrivain retrouve le monde, un monde étrange d’ailleurs, puisque la littérature le représente comme une question, jamais, en définitive, comme une réponse. »
TEXTE 2
Roger Caillois, « Aventure de la poésie moderne», dans Approches de la poésie, Gallimard, coll. «Bibliothèque des Sciences humaines», 1978, p. 53-56.
« À partir du Romantisme et jusqu’à nos jours la poésie française, dans la mesure où elle fut l’œuvre de poètes décidés à ne pas s’en tenir aux formules anciennes, se trouva délibérément engagée par eux dans des voies toujours plus hasardeuses. Ceux-ci ne se bornèrent pas en effet à remplacer une esthétique par une autre. Ils conçurent des ambitions qui dépassaient de beaucoup celles que la nature même de l’art permet qu’on conçoive pour lui. Ces poètes, en tout cas, virent dans les risques qu’ils se plaisaient à faire courir à la poésie la condition de la seule grandeur qu’il leur paraissait désirable d’atteindre. Je voudrais énoncer brièvement et avec clarté la raison principale qui leur conseilla des démarches si téméraires.
La voici d’un mot, à mon sens : les poètes ne se confièrent plus qu’à l’inspiration, qu’ils tinrent pour sacrée et infaillible ; en conséquence ils opposèrent poésie et littérature. Il est difficile d’exagérer la portée d’une telle attitude. C’était soustraire la poésie à toute possibilité d’appréciation intelligente ou intelligible. C’était notamment cesser de la considérer comme un art comparable aux autres, où l’essentiel repose sur l’adresse de l’artiste et où chacun peut juger, selon les normes assurées, de la réussite où de l’échec de l’ouvrier. De fait on ne regarda plus la poésie comme l’art des vers, mais comme une sorte d’activité privilégiée de la pensée qui permettait au poète d’accéder à un monde merveilleux et plus vrai que celui dont le langage de la raison suffit à décrire les qualités et l’économie.
Dans ces conditions la poésie rejeta bientôt les différentes règles qui lui étaient particulières et qui la séparaient de la prose : le mètre, la rime et les diverses contraintes qui lui conféraient sa nature propre de moyen d’expression, délicat à manier sans doute, mais souverainement capable d’envoûter, pour ainsi dire, le cœur et la mémoire. Les poètes désireux de traduire les révélations prodigieuses que le ciel ou quelque abîme intérieur leur dispensait quand ils se trouvaient en état de grâce (ou de transe), firent effort pour se libérer de tout artifice. A vrai dire, tout leur parut vite artifice, qui n’était pas la simple et superbe inspiration. Pour la forme, l’art du vers en souffrit ; pour le fond, l’intelligibilité, qui en vint à passer pour une honteuse concession à la tyrannie de la raison, maîtresse d’artifice, elle aussi, elle d’abord, et funeste habitude propre à empêcher, disait-on, l’esprit de saisir l’essence des choses dans sa suprême pureté.
On voit bien la double démarche : d’une part, la forme de la poésie se dissout et se perd ; d’autre part, ses ambitions grandissent et deviennent de plus en plus étrangères aux fins prochaines de l’art.
Hugo inaugura ces entreprises nouvelles. Avant Rimbaud, il demanda à un long et méthodique dérèglement des sens une façon neuve de percevoir l’univers. Avant le surréalisme, par le truchement des tables tournantes de Guernesey, il puisa dans l’inconscient et dans l’automatisme verbal les plus déroutantes beautés d’une œuvre inégale. Le premier, il transforma la métaphore traditionnelle, faisant de la comparaison timide et partielle de deux termes demeurants distincts une sorte de réalité double où d’inextricables éléments échangent leurs vertus, se pénétrant mutuellement pour former une donnée mixte que l’imagination fait soudain émerger des limbes incertains où rien n’est encore défini ni distinct, un prodige déconcertant, dont elle semble avoir seule enrichi l’univers.
Hugo fut essentiellement un visionnaire ; au mieux il accepta de l’être et s’en fit gloire. Il usa et abusa sans hésiter de la faculté qu’il possédait à un très haut degré de composer l’imagination et la sensation. Son œil en effet rapetissait les choses ou les agrandissait à son gré. Il percevait comme à plaisir en mouvement celles que leur nature condamne à une stabilité inébranlable, il immobilisait au contraire celles qu’on ne conçoit guère que fluides ou en perpétuelle agitation. Bien plus, à toutes, cet halluciné prêtait, à la fois par rhétorique et par sympathie véritable, une âme, des émotions, des goûts, une histoire, jusqu’à une destinée. Il accorda sa poésie à une conception du monde qui à son tour en exaltait le rôle. Il découvrit naturellement alors dans la vision poétique le seul instrument qui permette à l’homme d’appréhender les rapports mystérieux qui relient entre eux les éléments de l’univers, le seul aussi qui puisse par l’intermédiaire de l’image manifester ces connexions cachées ou en établir d’éclatantes entre les termes les plus inattendus.
Il ouvrit ainsi à la poésie une vaste et dangereuse carrière. Car s’il existe une aventure moderne de la poésie, c’est bien celle qui la conduisit à revendiquer une portée métaphysique. Tous les ouvrages qui marquent une date dans l’évolution de la poésie depuis Hugo, d’une manière ou d’une autre, trahissent les mêmes audacieuses présomptions. C’est au point que les poètes qui durant cette période modestement se contentent de composer de beaux vers paraissent hors de leur temps et occupés aux jeux frivoles d’un âge révolu. De fait c’est là ce qu’ils furent souvent : des attardés capables d’imiter des modèles, mais sans hériter de ceux qui les proposèrent cette ferveur inventive qui les leur fit créer et sans laquelle aucune œuvre ne saurait atteindre sa nécessaire plénitude.
Les plus grands, cependant, ne laissaient pas, quant à eux, de se montrer sensibles aux sollicitations de l’époque. S’ils sont les plus grands et s’ils paraissent indifférents parfois aux inquiétudes de leurs contemporains, c’est que, trop indépendants pour se plier tout à fait à quelque théorie, ils ont atteint directement à une poésie plus riche et plus profonde que celle dont on avait idée autour d’eux et que des talents moins vigoureux, et malgré l’apparence moins originaux, s’efforçaient de produire suivant un patron tracé d’avance. Ce n’est pas que les poètes, qui d’instinct prenaient leurs distances avec les modes de leur temps, aient ignoré de telles recherches ou qu’ils ne fussent pas tourmentés eux-mêmes par les problèmes qu’elles soulevaient. Leurs réussites s’apparentent en effet aux aspirations du jour, mais d’être des réussites les en éloigne. Fut-il en tout temps pour les chefs-d’œuvre un autre sort ?
Qu’on pense un instant aux titres de trois recueils d’entre les plus importants qui furent publiés depuis le milieu du XIXe siècle : Les Fleurs du Mal, les Illuminations, Charmes. Qu’on réfléchisse à la résonance satanique du premier. Qu’on se souvienne que le second, même s’il ne désigne comme on l’affirme que les vues colorées qu’on projette dans les lanternes magiques, fut constamment interprété comme faisant allusion à des expériences d’ordre mystique, au point que l’interprétation semble encore plus probante erronée qu’elle ne saurait l’être, exacte. Qu’on songe que le mot charme est pris par l’auteur du troisième, et cette fois sans conteste, dans son sens originel d’incantation magique. Il faut l’avouer : ceci n’est point arrivé par hasard. Comme ce n’est point par hasard qu’on voit le poète se dire mage, voyant ou mystagogue, faire servir la poésie à clamer sa révolte contre Dieu, le monde et la condition de l’homme, l’employer à recréer l’univers sensible, du moins à transformer la manière dont on le perçoit, la considérer enfin comme une sorte de sorcellerie évocatoire puissante, sinon sur les choses, du moins sur les âmes. Encore les plus dévots se gardent-ils de rien préciser et oublient volontiers de faire ces réserves, qu’un esprit prudent ne peut s’empêcher d’énoncer et qui leur paraîtraient limiter indûment les vertus infinies qu’ils se hâtent d’attribuer à la poésie. Celle-ci semble maintenant si loin de rien posséder en commun avec le langage et les vers qu’on la regarde couramment comme une propriété ineffable de la pensée ou du monde et qu’on l’oppose sans hésiter à la versification et même à tout discours. On dirait qu’elle n’est plus dans les mots et qu’elle s’y corrompt, au lieu qu’en réalité, c’est d’eux qu’elle tire ses pouvoirs. (…).»