«La spécialisation sans l’universalisme est aveugle, l’universalisme sans la spécialisation n’est qu’une bulle de savon.» Ernst Robert Curtius, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, 1953.

LES LUNDIS DE PIERRE D’AILLY ont pour vocation de faire réfléchir les étudiants des classes de Lettres sur la spécificité des études littéraires, en les confrontant «techniquement» aux différentes approches critiques de cet objet particulier que l’on appelle littérature. Face à un spécialiste universitaire d’un auteur, d’un genre, d’une période ou d’un mouvement, qui présente, dans le cadre d’une conférence, le ou les problèmes précis posés par une oeuvre littéraire au programme, ils sont invités à questionner le sens de ce qui leur est donné à lire mais aussi le rapport de ce questionnement à la culture générale. À une époque où il est plus que jamais urgent de mettre le singulier à l’épreuve de l’universel, l’exigence de Curtius nous paraît fondamentale pour la construction critique des savoirs. Comme pour Les Rencontres de Pierre d’Ailly, que les «Lundis» complètent, chaque conférence est précisément articulée au cours de Lettres en Hypokhâgne, qu’elle prolonge par un dialogue vivant.

Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand, Le Livre de Poche, 2003.
5e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY
Conférence sur les rapports de la littérature avec la psychanalyse, à partir de la thèse de S. Guipaud : Le Narcissisme de François-René de Chateaubriand : une lecture psychanalytique des Mémoires d’outre-tombe (éditions Honoré Champion, automne 2026), lundi 18 mai 2026, de 10h30 à 12h30, au lycée Pierre d’Ailly, en salle Imago Mundi, à Compiègne.
Titre de la conférence :
JE ET SON AUTRE : UNE LECTURE PSYCHANALYTIQUE DE LA LITTÉRATURE (Littérature et Psychanalyse)
Sibylle Guipaud est professeure agrégée de Lettres modernes auprès des classes de lycée et de BTS au lycée Louis Pasteur de Lille et formatrice académique. Docteure en Langue et Littérature françaises, qualifiée aux fonctions de maîtresse de conférences section 09, son ouvrage- issu de sa thèse intitulée Le Narcissisme de François-René de Chateaubriand : une lecture psychanalytique des Mémoires d’outre-tombe – paraîtra à l’automne 2026, aux éditions Honoré Champion. Psychanalyste, elle est adjointe à la rédaction de la revue Savoirs & clinique (revue de psychanalyse).
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Cette 5e édition des LUNDIS DE PIERRE D’AILLY poursuit ce cycle de conférences aux études littéraires, sous le patronage d’Ernst Robert Curtius, philologue allemand, spécialiste des littératures romanes, qui affirme ceci, dans son maître ouvrage La Littérature européenne et le Moyen Âge latin : « La spécialisation sans l’universalisme est aveugle, l’universalisme sans la spécialisation n’est qu’une bulle de savon. » Ernst Robert Curtius, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, 1953. En complétant l’apport plus généraliste des RENCONTRES DE PIERRE D’AILLY, il s’agit de faire réfléchir les étudiants des classes de Lettres sur la spécificité des études littéraires, en les confrontant «techniquement» aux différentes approches critiques de cet objet particulier que l’on appelle littérature Face à un spécialiste universitaire d’un auteur, d’un genre, d’une période ou d’un mouvement, qui présente, dans le cadre d’une conférence, le ou les problèmes précis posés par une œuvre littéraire au programme, ils sont invités à questionner le sens de ce qui leur est donné à lire mais aussi le rapport de ce questionnement à la culture générale. À une époque où il est plus que jamais urgent de mettre le singulier à l’épreuve de l’universel, l’exigence de Curtius nous paraît fondamentale pour la construction critique des savoirs. Le nom donné à ces conférences, LES LUNDIS DE PIERRE D’AILLY, est évidemment une référence aussi sérieuse qu’ironique aux fameuses CAUSERIES DU LUNDI du grand critique littéraire du XIXe siècle Sainte-Beuve, qui consistaient en des articles sur la littérature publiés chaque lundi, dans les journaux Le Constitutionnel, puis Le Moniteur et Le Temps, entre 1849 et 1869. La «causerie » ne consistait pas en une vaine et démagogique familiarité de ton, mais plutôt dans le désir de rendre familière la littérature, et c’est cette seule ambition que poursuivent LES LUNDIS DE PIERRE D’AILLY, en mettant cette fois-ci au cœur de leur réflexion l’étude de la littérature.
Les quatre premières éditions étaient successivement consacrées à la critique thématique (avec Sébastien Baudoin), à la critique philologique (Eddie Breuil), à la critique anthropologique (Benoît Chantre), puis à la critique historique (Clélia Anfray). C’est aujourd’hui à la psychanalyse, et plus précisément sur les rapports de la littérature avec la psychanalyse, que nous porterons notre attention. Dans leur Vocabulaire de la psychanalyse, Laplanche et Pontalis définissent ainsi « la discipline fondée par Freud », en distinguant trois niveaux : 1) d’abord la psychanalyse comme une méthode d’investigation qui cherche à montrer « la signification inconsciente » des paroles et des actions, de même que les « productions imaginaires » ; 2) ensuite une méthode psychothérapique fondée sur cette investigation (qui a son point d’aboutissement dans la « cure psychanalytique » ; 3) enfin un ensemble de « théories psychologiques et psychopathologiques » alimentées par la méthode psychanalytique. C’est notamment parce que Freud s’est très tôt tourné vers la littérature (Sophocle, Shakespeare et Dostoïevski, les mythes) pour y retrouver ou y découvrir, les problèmes de l’inconscient, que toute une tradition critique en a repris l’inspiration pour interpréter les textes littéraires, aidés en cela par d’autres psychanalystes important comme Carl Jung et Jacques Lacan : de Bachelard à Jean-Pierre Richard, pour ce qu’on a pu appeler la critique de l’imaginaire, de Charles Mauron, et sa méthode « psychocritique », à Jean Bellemin-Noël, et sa théorie de l’inconscient du texte, chacun procédant selon un protocole qui lui est particulier (souvent l’étude des métaphores + récits de rêve, rêveries), et qui n’est d’ailleurs pas toujours conforme à l’orthodoxie freudienne, mais ayant cependant un présupposé commun : le texte littéraire est lieu d’une « révélation » que son auteur n’avait pas prévue : il dit autre chose, parce qu’il n’est pas réductible à une conscience, lui-même étant « autre », comme Rimbaud en avait déjà la profonde intuition. Ainsi que l’écrit le très baudelairien poète Pierre Jean Jouve (1887-1976), dont l’avant-propos à son recueil Sueur de sang (1933) : « Nous avons connaissance à présent de milliers de monde à l’intérieur du monde de l’homme (…). Cet homme n’est pas un personnage en veston ou en uniforme comme nous l’avions cru ; il est plutôt un abîme douloureux, fermé, mais presque ouvert, une colonie de forces insatiables, rarement heureuses (…). » Et cet homme est décrit comme un « monstre de Désir alternant avec un bourreau si implacable… ». Et, au-delà de ce tableau noir de la condition humaine, il ajoute cette note intéressante sur l’importance de connaître l’inconscient, dans son journal sans date : « La théorie psychanalytique, l’expérience psychanalytique, ne sont pas des objets de poésie. Comme il ne peut y avoir aucun doute sur leur réalité, il n’y a aucun doute sur le caractère exclusivement scientifique de leur appareil. Cependant, il n’y a pas non plus de doute à avoir quant à l’influence de telles vives découvertes, leur retentissement direct sur le comportement de la pensée et les rythmes de l’existence quotidienne, le nouvel éclairage qu’elles projettent sur les mystères de l’esprit humain. Certaines connaissances, certaines méthodes – certaines révélations – permettent d’enrichir l’expression de la force dramatique du moi. L’art entre donc dans le jeu. Pierre Jean Jouve, En miroir – journal sans date, Mercure de France, 1970, p. 38-39.
Pour nous éclairer dans notre réflexion, nous accueillons avec grand plaisir Sibylle Guipaud, qui est spécialiste des cette question. Sibylle Guipaud est professeure agrégée de Lettres modernes auprès des classes de lycée et de BTS au lycée Louis Pasteur de Lille et formatrice académique. Docteure en Langue et Littérature françaises, qualifiée aux fonctions de maîtresse de conférences section 09, son ouvrage- issu de sa thèse intitulée Le Narcissisme de François-René de Chateaubriand : une lecture psychanalytique des Mémoires d’outre-tombe – paraîtra à l’automne 2026, aux éditions Honoré Champion. Psychanalyste, elle est adjointe à la rédaction de la revue Savoirs & clinique (revue de psychanalyse).
Ton travail nous intéresse pour trois raisons, en tant que littéraires, à partir d’un postulat critique que nous empruntons à Michel Collot (« Toute expérience poétique engage au moins trois termes : un sujet, un monde, un langage. (…) Toute poétique devrait donc essayer de comprendre la solidarité de ces trois termes, le jeu complexe des relations qui les unissent. » La Poésie moderne et la structure d’horizon) : 1) la littérature et la psychanalyse, selon J.-B. Pontalis, visent « un même objet, à savoir rendre compte de la complexité de l’âme humaine, déceler ce qu’il y a en elle de conflictuel, de troublant, d’obscur… » (Freud avec les écrivains, Gallimard, coll. « Connaissance de l’Inconscient », 2012, p. 9.). 2) Partant, nous avons pour ambition, par ce rapprochement, de mieux lire les textes littéraires, en faisant attention cependant à ne pas nous enfermer dans une « méthode » qui aurait réponse à tout (cf. Starobinski : « Toute méthode est une autorité sans auteur ») et oublierait ce que Starobinski appelle « la relation critique », qui suppose un investissement du lecteur dans son rapport à l’œuvre. Peut-être aussi ferons-nous « Quelques progrès dans l’étude du cœur humain », beau titre d’une série de conférences (1923) de Jacques Rivière, écrivain et critique, alors directeur de la prestigieuse NRF. On évoque trop souvent André Breton et les surréalistes pour évoquer l’intérêt de certains poètes et romanciers pour la psychanalyse. Mais on oublie qu’à la même époque, dans des milieux culturels chrétiens, on pouvait compter des défenseurs de Freud. En 1923, Jacques Rivière venait de lire Cinq leçons sur la psychanalyse, Introduction à la psychanalyse et Théories sur la sexualité. Et en plaçant Proust sur le même plan que Freud pour « « étudier ce qu’ils apportent de nouveau en psychologie » (Laffont, « Bouquins », 2026, p. 231), il s’apprêtait à ferrailler avec Ramon Fernandez, tenant du « moralisme » et de l’humanisme classique, donc anti-freudien : Rivière, « Un écrivain ne peut subordonner sa création au moralisme »… 3) Parce que littérature et analyse ont en commune ce qu’Octave Mannoni nomme « le besoin d’interpréter » (dans Clefs pour l’imaginaire), à partir du commentaire de la formule attribuée à Rimbaud, disant à sa mère qui l’interrogeait sur la signification de ce qu’il écrivait (alors Une saison en enfer) : « J’ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens »… La modernité littéraire nous invite, depuis le romantisme, à accueillir cette pluralité de sens, qu’une attention portée aux pouvoirs de l’inconscient peut contribuer à établir ou à mieux cerner. Beaucoup d’écrivains, poètes, romanciers et essayistes s’y sont frottés, jusqu’à Beckett, au XXe siècle, pour ne citer que le plus célèbre d’entre eux. Ce n’était certes pas le cas de Chateaubriand, qui ne devait pas se douter qu’en écrivant ses Mémoires il inciterait une vaillante lectrice du XXIe siècle à explorer le narcissisme qui s’y déploie ! Mais c’est ce que tu vas maintenant nous expliquer, chère Sibylle, en précisant d’abord quels liens tu entends tisser entre littérature et psychanalyse. Je te cède donc la parole, chère Sibylle, et te remercie sincèrement au nom de nous tous !
Questions pour la conférence-débat du lundi 18 mai 2026 à Compiègne
- Lacan, Écrits : la folie d’Alceste…
- On constate à la fois une popularisation de certains concepts psychanalytiques et une résistance parfois violente à certaines de leur interprétation (fantasme, libido, complexe de castration, sadisme, masochisme, perversion, refoulement…). N’y a-t-il pas en effet quelque chose de « scandaleux » dans le complexe d’Œdipe, qui révèle le désir de la mère (génitif objectif) ?
- Un concept abondamment exploité dans les études littéraires : l’inquiétante étrangeté (ou l’inquiétant familier).
- Sartre et la question de la liberté (au sens philosophique) : son refus de l’inconscient, qu’il considère comme une erreur et comme une lâcheté (cf. chapitre II sur la « mauvaise foi » de la première partie de L’Être et le Néant). Aucun déterminisme ne saurait être prétexté par le sujet pour se défausser de sa responsabilité. L’existentialisme littéraire et philosophique (pensons à Camus) a pris en compte les conséquences de cette question, dans l’élaboration de l’œuvre, et bien avant André Gide, qui – fasciné comme Freud par l’anomalie psychique – sera sensible, lui, à la psychologie des profondeurs, après avoir été inspiré par la métaphysique romanesque de Dostoëvski. Le freudisme informe donc la culture générale et permet d’établir des ponts entre littérature, philosophie et plus largement les sciences humaines ?